Par jardinbaroque, Mercredi 30 Avril 2008 à 08:53 GMT+2 dans En tribune
Gottfried KNELLER (1646-1723), Vieillard en méditation, c.1668. Huile sur toile, Paris, Musée du
Louvre.
Exceptionnellement, ce billet ne
sera pas consacré à un compositeur précis, mais à plusieurs. Il faut toujours
se méfier du terme d'école, que l'on emploie parfois abusivement pour regrouper
sous une même bannière, souvent réductrice, des artistes qui présentent des
traits communs, quitte à forcer un peu pour y faire entrer certains, plus
marginaux. Pourtant, il semble bien qu'ait existé, même de façon inconsciente,
ce que l'on pourrait nommer une « école française de luth » au XVIIe
siècle, où maîtres et élèves se transmettaient un savoir volontairement paré
d'un nimbe de mystère, comme l'attestent le titre d'ouvrages tels Le Trésor d'Orphée (Antoine Francisque,
1600) ou La rhétorique des Dieux
(Denis Gaultier, c.1652).
Instrument incontournable à la
Renaissance, le luth va, notamment au contact de l'air et du ballet de Cour,
dont le succès va grandissant dans les premières décennies du XVIIe
siècle, voir son langage se modifier et être gagné par un sens accru du
théâtre. On s'arrache, à Paris, les luthistes de renom, comme, par exemple,
Ennemond Gaultier dit « Le Vieux » (c.1577-1651), qui donne des
leçons à Marie de Médicis et au Cardinal de Richelieu, mais paradoxalement,
nombre de ces compositeurs adulés rechignent à publier leurs œuvres, et les
éléments biographiques les concernant sont, au mieux, incertains. Pour compliquer
encore la tâche, certaines familles comptent plusieurs luthistes, ce qui
provoque d'inextricables problèmes d'attribution face à des œuvres parfois
signées du seul nom de leur auteur. Il est difficile, par exemple, de savoir si
certaines pièces sont dues à Ennemond ou à son cousin et élève Denis Gaultier
dit « Le Jeune » ou « de Paris » (1603-1672), qui fit toute
sa carrière dans les salons parisiens, dont celui de la célèbre Ninon de
Lenclos. Ce qui est, en revanche, certain, c'est qu'entre la grande figure du
Vieux Gaultier, sans doute formé auprès de René Mezangeau (†1638), et ses
élèves, qu'il s'agisse de Jacques Gallot, dit « Le Vieux Gallot de
Paris » (c.1625-après 1690), ou de Charles Mouton (1626-c.1700), se
déploie un tissu d'un siècle aussi continu qu'empli de silences qui mène
jusqu'au théorbiste et guitariste Robert de Visée (troisième quart du XVIIe
siècle ?-après 1732), un des musiciens favoris de Louis XIV, qui dédiera à
Gallot et à Mouton un Tombeau,
révérence non seulement à des maîtres mais aussi à un art en train de
s'éteindre.
A la fin du XVIIe
siècle, en effet, les belles heures du luth, progressivement supplanté, dès les
années 1640-1650, par le théorbe, la guitare et surtout le clavecin,
appartiennent définitivement au passé. Suivant la mode italienne, le public
exige des instruments à la sonorité plus puissante, qu'il s'agisse de jouer en
solo ou d'accompagner la voix, mais également plus propres à délivrer une ligne
mélodique bien nette, à l'image du violon qui gagne, à la même époque, en
France, ses lettres de noblesse. Qu'importe l'univers de plus en plus poétique
que développent les luthistes, leurs efforts pour organiser leurs pièces en
suites de danses propres à charmer, les trouvailles qu'ils font, lesquelles
seront pillées par les clavecinistes, en inventant, outre le style brisé, basé
sur l'arpègement des accords et l'effleurement des voix intermédiaires
produisant une ligne musicale plus suggérée que fermement établie, le prélude
non mesuré dont Louis Couperin (c.1626-1661) sera le plus brillant
illustrateur : le luth, tant par son ambitus sonore limité que par le
répertoire qu'il inspire, ne correspond plus à la mode. Le caractère allusif de
compositions parées de titres mystérieux (François Couperin, entre autres, s'en
souviendra), la complexité croissante de la technique de jeu, l'obscurité même
de la notation en tablature, se heurtent à l'esprit d'une époque dont le goût
s'exprime au travers du spectaculaire des machines de théâtre et de l'ordonnancement
rationnel de l'architecture et des jardins. Le luth ne s'en remettra pas et
c'est en Allemagne qu'il connaîtra une ultime floraison, sous les doigts, entre
autres, de Sylvius Leopold Weiss (c.1685/87-1750), mais dans un contexte et
sous une forme radicalement différents.
Le disque consacré par Rolf
Lislevand au manuscrit Barbe, recueil regroupant nombre de pièces des maîtres
français du luth du XVIIe siècle, réalisé autour des années 1690,
offre un voyage passionnant. Les auditeurs habitués à un style plus classique
d'interprétation de ce répertoire feront peut-être la moue devant l'expressivité
ponctuellement débridée développée par un artiste dont les réalisations sont,
il est vrai, quelquefois discutables, mais ici, tout sonne parfaitement juste,
et l'on sent que ce disque est le fruit d'un véritable travail de réflexion et
de maturation face à un corpus d'une grande complexité tant technique que
poétique. Le luthiste parvient à créer une remarquable variété de climats,
aussi à l'aise dans les pièces légères et dansantes que dans l'expression de la
méditation la plus mélancolique. Un disque crépusculaire, si l'on veut bien se
souvenir que le crépuscule annonce tant l'arrivée de la nuit que la naissance du
jour, enregistré de nuit en la cathédrale romane de Maguelone dans un
environnement sonore particulier où l'on entend parfois les bruits de la
nature, qui constitue, à ce jour, la meilleure façon possible de pénétrer dans
l'univers secret des derniers feux de la musique française pour luth.
La belle homicide, pièces pour luth d'Ennemond et Denis Gaultier,
René Mezangeau, François Dufaut, Jacques Gallot, Charles Mouton, Charles
Boquet, Nicolas Dubut.
Rolf LISLEVAND, luth baroque à
onze chœurs.
1 CD Astrée / Naïve E 8880.
Extraits proposés :
Dans le corps du billet :
1. René MEZANGEAU (†1638), Sarabande en ré mineur.
2. Ennemond GAULTIER « Le
Vieux » (c.1577-1651), Tombeau de Mezangeau en ré mineur.
3. Denis GAULTIER « de
Paris » (1603-1672), La belle homicide en la mineur.
4. Jacques GALLOT (c.1625-après
1690), Les castagnettes en la mineur.
Ci-après :
5. Charles MOUTON (1626-c.1700), La
Malassise en fa dièse mineur.
6. Charles BOQUET
(c.1570-c.1615), Chaconne en ut mineur, Jacques GALLOT (c.1625-après
1690), Dialogue en ut mineur, Nicolas DUBUT (1638-c.1692), Sarabande en ut majeur.
Pour approfondir :
Impossible de parler de la
musique de luth du XVIIe siècle français sans mentionner les
enregistrements remarquables que lui a consacré Hopkinson Smith. Même si certaines
pièces recoupent celles gravées par Lislevand, leur lecture marque des
différences sensibles ; la manière de Smith, plus intériorisée que celle
de son ancien élève, s'impose par son équilibre souverain, la richesse du monde
poétique qu'elle suggère, l'élévation de la pensée. En ce sens, le ressenti à
la première écoute est peut-être moins immédiatement chaleureux et séduisant
pour le profane, mais, pour peu qu'il accorde à ces disques toute l'attention
qu'il mérite, c'est un univers d'une infinie richesse qui s'offre à l'auditeur
et qui le hantera longtemps.
Ennemond GAULTIER « Le
Vieux », Pièces de Luth.
Hopkinson SMITH, luth. 1 CD Astrée E8703.
Jacques GALLOT « de
Paris », Pièces de Luth.
Hopkinson SMITH, luth. 1 CD Astrée E8528.
Jardin, lieu intime où l'on cultive patiemment un peu de terre dans l'espoir d'y voir pousser quelque chose.
Baroque, surprise qui attend au détour d'une allée au tracé irrégulier.