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Plus de saisons !

Aux lecteurs : cette rubrique est la vôtre. N'hésitez pas à y déposer commentaires et/ou suggestions. Le travail de recherche, d'écoute et d'étude nécessaire à l'élaboration de ce type d'article est important; les publications de ce genre ne se poursuivront donc que si elles s'avèrent utiles et intéressantes pour le plus grand nombre. Bonne écoute.
Jardin.


« Il composa une grande quantité de solos, de sonates et de concerti, mais ses œuvres principales sont l’opus III et l’opus VIII; le second consiste en deux livres de concerti appelés Il Cimento dell’Armonia e dell’Inventione, mais on le désigne communément sous le nom de Saisons. Le propos de l’œuvre est particulièrement ridicule : les quatre premiers concerti sont une prétendue paraphrase musicale d’autant de sonnets sur les quatre saisons, dans lesquels l’auteur s’efforce, au travers de la force de l’harmonie et de modifications particulières de l’air et de la mesure, de faire naître des idées correspondant aux ressentis contenus dans les différents poèmes. (…) Est-ce la nouveauté et l’inédit, ou la force et l’énergie particulières qui les distinguent qui font de l’opus VIII le plus applaudi de ceux de Vivaldi ? La musique du maître est sauvage et irrégulière (…) et il n’y avait guère que lui qui pût [la] rendre sur quelque instrument que ce soit. » John HAWKINS (1719-1789), General History of the Science and Practice of Music (1776).
P.L. Ghezzi, Antonio Vivaldi, caricature de 1723

Les jugements sur la musique d’Antonio Vivaldi (1678-1741) ont toujours été extrêmement contrastés, allant de l’éloge de la plus ébouriffante virtuosité au mépris face à un compositeur accusé, selon le mot célèbre d’Igor Stravinsky, d’avoir composé « 400 fois le même concerto ». Pourtant, ses Quatre saisons, dont il sera question dans cette tribune, sont sans doute l’œuvre la plus enregistrée, avec une discographie riche depuis 300 versions. Après avoir brièvement remis en perspective ce groupe de concerti, il vous sera proposé d’en comparer sept visions différentes, choisies pour leur représentativité et résumant plus de 20 ans d’interprétation vivaldienne. A vous de dire ensuite, si vous le souhaitez, aux autres lecteurs celle(s) que vous préférez et pourquoi. Bonnes découvertes !

Bartolomeo Manfredi, Allégorie des saisons, c.1610

Contrairement à ce que beaucoup pensent encore, Vivaldi n’a pas composé d’œuvre autonome intitulée Le quattro stagioni. Ces quatre concerti pour violon, cordes et basse continue sont, en fait, ceux qui ouvrent, et de quelle façon, le recueil Il Cimento dell’Armonia e dell’Inventione, dédié au comte Wenzel von Morzin et publié sous le numéro d’opus 8 chez Le Cène, à Amsterdam, à la fin de l’année 1725. Il ressort de la dédicace que la composition de ces œuvres est bien antérieure (« da tento tempo » écrit Vivaldi), sans que l’on puisse savoir exactement quand elle se situe. Chronologiquement, Il Cimento dell’Armonia e dell’Inventione, que l’on pourrait traduire par « la confrontation de l’harmonie et de l’invention », se situe après deux autres recueils en forme de manifeste : L’Estro armonico (« l'invention harmonique », opus 3, 1711), qui souligne l’existence des règles, et La Stravaganza (opus 4, c.1714), qui démontre comment on peut les bousculer. Le choix du titre est, on s’en doute, loin d’être innocent; Vivaldi entend montrer que son génie est capable de réunir ce qui, a priori, semble difficilement conciliable. L’ère corellienne s’est définitivement achevée avec la mort du maître en 1713, une page de l’histoire de la musique se tourne et le Prêtre roux entend bien écrire quelques pages inoubliables des chapitres suivants. Il commence par donner au concerto la forme qui sera celle qu’il conservera ensuite au fil des siècles : la nouvelle syntaxe du genre, tournant le dos à l’alternance des mouvements selon le schéma « lent – vif – lent – vif » promue par Corelli, sera désormais « vif – lent – vif ». Sur cette base, Vivaldi va développer un idiome musical qui, s’il ne possède pas l’infinie subtilité du langage corellien, se distingue par sa virtuosité assumée et sa science de la couleur, ainsi que par une expressivité nerveuse, extrêmement soucieuse de son impact sur l’auditeur, très loin du souci d’équilibre formel qui semble avoir été le fil conducteur de tout l’œuvre de Corelli. Dans cette optique, il est aisé de comprendre l’engouement des auditeurs envers l’opus 8 vivaldien, synthèse décomplexée de l’héritage de la « grande manière » corellienne et d’une inventivité toujours en éveil.

La particularité des Quatre saisons est également, comme on l’a lu plus haut, d’être assorties de sonnets anonymes (que beaucoup soupçonnent d’être de Vivaldi), qui définissent le programme, non de chaque concerto, mais de chacune des parties qui en composent les mouvements. Chaque vers ou groupe de vers est identifié par une lettre, qui renvoie à la même lettre surmontant le texte musical illustré par le poème. Ainsi, pour le début du premier concerto (RV 269, l’abréviation « RV » faisant référence au Ryom Verzeichnis, catalogue des œuvres de Vivaldi par Peter Ryom), « Le Printemps », on trouve (les minutages sont indicatifs) :

A : de 0’00’’ à 0’50’’ : Giunt’è la Primavera e festosetti
[Le printemps est arrivé et, pleins d’allégresse,]
B : de 0’50’’ à 1’12’’ : La salutan gl’augei con lieto canto,
[les oiseaux le saluent d’une joyeuse chanson]
etc.

Ce programme descriptif, plus complexe qu’il y paraît, est un guide non seulement pour l’auditeur, mais aussi pour les interprètes, qui doivent, pour être fidèles aux intentions du compositeur, illustrer avec exactitude les effets souhaités par ce diable de Prêtre roux. On verra, en comparant les extraits ci-dessous, que c’est quelquefois une véritable gageure.

Un mot, pour finir, sur l’histoire de l’interprétation des Quatre saisons. Si, aujourd’hui, cette œuvre est ressassée parfois jusqu’à l’écoeurement, il ne faut pas perdre de vue que sa première exécution moderne date du tout début des années 1930, et son premier enregistrement de 1942. Ce qui apparaît aujourd’hui comme un classique absolu de la musique baroque aura été oublié 200 ans durant avant de devenir le régal non seulement des mélomanes, mais aussi d’un très large public. Maintenant, à vos oreilles !

Antonio VIVALDI (1678-1741) : Le quattro stagioni (Les Quatre saisons), opus 8, n° 1 à 4.
Concerto pour violon, cordes et basse continue en fa mineur « L’inverno » (L’hiver), RV 297. 3e mouvement : Allegro – Lento – [Allegro]

Sonnet associé [les durées entre crochets sont indicatives] :
[0’00’’] F Caminar sopra ‘l ghiaccio, e a passo lento
Marcher sur la glace, avancer à pas lents
[0’25’’] G Per timor di cader girsene intenti ;
et avec soin, de crainte de tomber
[0’40’’] H Gir forte, sdrucciolar, cader a terra
tourner soudain, glisser, tomber à terre,
[0’50’’] I Di nuovo ir sopra ‘l ghiaccio e correr forte
marcher de nouveau sur la glace et courir
[1’20’’] L Sin che ‘l ghiaccio si rompe, e si disserra;
jusqu’à ce qu’elle se rompe et se desserre.

[1’40’’] M Sentir uscir dalle ferrate porte
écouter jaillir des portes de fer
[2’10’’] N Siroco, Borea e tutti Venti in guerra.
Quest’è ‘l Verno, ma tal che gioia apporte.
le sirocco, Borée et tous les vents en guerre.
Voici l’hiver et les joies qu’il apporte.

Extraits proposés :

N.B. : deux sur instruments modernes, cinq sur instruments anciens, deux allemands, un anglais, quatre italiens : je pense qu’il y en aura pour tous les goûts. Suivant les commentaires, je glisserai ce que je pense des sept versions proposées, retenues au sein d’un ensemble de départ en comptant une dizaine.

Les Quatre saisons, Harnoncourt1977 : Alice HARNONCOURT, violon – Concentus Musicus Wien – Nikolaus HARNONCOURT, direction. 1 CD Teldec 2292-43005-2.


Les Quatre saisons, Pinnock1982 : Simon STANDAGE, violon – The English Concert – Trevor PINNOCK, clavecin & direction. 1 CD Archiv 400 045-2.


Les Quatre saisons, Karajan1984 : Anne Sophie MUTTER, violon – Wiener Philarmoniker – Herbert von KARAJAN, direction. 1 CD EMI CDC 7 47043 2.


Les Quatre saisons, Accardo1987 : Salvatore ACCARDO, violon & direction – I Solisti delle settimane internazionali di Napoli. Philips 422 065-2.


Les Quatre saisons, Il Giardino Armonico1994 : Enrico ONOFRI, violon – Il Giardino Armonico – Giovanni ANTONINI, direction. 1 CD Teldec 4509-97208-2.


Les Quatre saisons, Marcon2000 : Giuliano CARMIGNOLA, violon – Venice Baroque Orchestra – Andrea MARCON, clavecin, orgue & direction. 1 CD Sony SK 51352.


Les Quatre saisons, Alessandrini2003 : Francesca VICARI, violon – Concerto Italiano – Rinaldo ALESSANDRINI, clavecin & direction. 1 CD Opus 111 OP 30363.

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