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Les intermittences du choeur

Une bombe a explosé à Boston en décembre 1981. Ca ne vous dit rien ? Il est vrai que cet attentat n'a pas fait la une des quotidiens du lendemain. Pourtant, l'onde de choc s'en fait encore sentir aujourd'hui ; il est même bien probable qu'elle ne dissipera pas de sitôt.
En cette fin d'année 1981, Joshua Rifkin, jeune musicologue de 38 ans, expose, au cours d'une conférence, sa théorie sur l'interprétation de la musique chorale de Johann Sebastian Bach (1685-1750). Après étude des documents d'époque, dont les parties séparées des cantates et la fameuse « Brève, mais indispensable esquisse de ce qui constitue une musique sacrée bien ordonnée... » (que les musicologues désignent sous le vocable d'Entwurff), écrite par le Cantor de Leipzig en août 1730, Rifkin arrive à la conclusion que les chœurs des cantates de Bach étaient interprétées par des solistes, à un chanteur par partie. Ca n'a l'air de rien, mais ce sont 250 ans d'interprétation de cette musique, dont une cinquantaine de plus en plus, théoriquement, « historiquement informée », qui menacent dès lors de voler en éclats.

Une idée nouvelle, lorsqu'elle semble fondée, est rarement sans susciter des vocations. Les enregistrements de Rifkin à la tête du Bach Ensemble se révélant passionnants dans leur souci de démontrer mais artistiquement assez médiocres, ce sont d'autres musiciens gagnés à sa théorie qui vont, peu à peu, s'en faire les hérauts plus convaincants. C'est, tout d'abord, le chef d'ensemble britannique Andrew Parrott, qui, outre des disques d'une qualité variable, publie surtout, en 2000, The essential Bach choir, ouvrage reprenant et étayant les arguments de Rifkin, puis, ensuite et entre autres, Sigiswald Kuijken et La Petite Bande, Philippe Pierlot et le Ricercar Consort, Konrad Junghänel et Cantus Cölln, Paul McCreesh et les Gabrieli Consort and Players, qui vont adopter le chœur de solistes. L'écrasante majorité de chefs de la première et de la deuxième génération des chefs « historiquement informés », parmi lesquels on peut citer John Eliot Gardiner, Nikolaus Harnoncourt, Philippe Herreweghe, Ton Koopman ou Masaki Suzuki, va, néanmoins, s'en tenir résolument aux canons traditionnels d'exécution des œuvres de Bach et donc employer des effectifs choraux d'au minimum douze chanteurs (trois par voix).
Il serait loisible de s'arrêter ici, tant le combat entre la petite troupe des « dissidents » et l'imposante armée des autorités (au sens quasi médiéval du terme) paraît déséquilibré ; ce serait passer trop facilement sous silence l'atmosphère de guerre de tranchées qui oppose, depuis le milieu des années 1990, partisans et opposants du chœur de solistes. La tension croissante des échanges entre les deux parties, l'agressivité, puis la morgue de Christoph Wolff, autorité de l'incontournable et très puissante institution qu'est la Bach-Archiv, soutien de l'intégrale des cantates menée à bien, avec des bonheurs très divers, par Ton Koopman, montrent bien, au contraire, l'importance des enjeux.

En l'espace de deux ou trois billets, nous allons donc tenter d'y voir un peu plus clair, vous et moi, en examinant quelques faits relatifs soit à ce que l'on sait des pratiques d'exécution de l'époque, soit aux problèmes que pose l'interprétation actuelle de la musique de Bach, en nous gardant bien de verser dans toute polémique stérile. J'ai écrit « vous et moi », car je mettrai en ligne, dans chacun des billets à venir sur ce sujet, des extraits musicaux illustrant les deux approches, chœur traditionnel ou chœur de solistes, interprétés par des spécialistes reconnus de ce répertoire, afin de vous permettre de vous faire votre opinion et, si vous le souhaitez, de faire connaître votre point de vue au travers des commentaires que vous laisserez. En chœur ou en solo, la parole est à vous.


Johann Sebastian BACH (1685-1750) :
Magnificat en ré majeur
, BWV 243 (1733).

Distribution vocale : soprano I/soprano II/alto/ténor/basse.

Distribution instrumentale : 3 trompettes/timbales/2 flûtes/2 hautbois (ou hautbois d'amour)/cordes et basse continue.

Chœur initial : « Magnificat anima mea Dominum ».

1. Bach Collegium Japan - Masaaki SUZUKI, direction.


Extrait de :

Magnificat. Œuvres de Johann KUHNAU (1660-1722), Jan Dismas ZELENKA (1679-1745) et Johann Sebastian BACH. 1 CD BIS BIS-CD-1011.

2. Kimberly CHORD, soprano I - Julia GOODING, soprano II - Robin BLAZE, alto - Paul AGNEW, ténor - Neal DAVIES, basse. Gabrieli Players - Paul McCREESH, direction.

Extrait de : Oratorio de Pâques, BWV 249 & Magnificat, BWV 243. 1 CD Archiv 477 6359 (réédition récente dans la série économique « Grand Prix »).

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