Dimanche 18 Mai 2008
Allée des adieux
Par jardinbaroque, Dimanche 18 Mai 2008 à 10:18 GMT+2 dans En tribune

Simon-Mathurin LANTARA (1729-1778),
Paysage au clair de lune, sans date.
Huile sur toile, Paris, Musée du Louvre.
Nous voici, chers lecteurs, arrivés au terme du parcours baroque inauguré, il y a un mois et demi, avec Brescianello. J'espère qu'en dépit de son caractère forcément partiel et partial, il vous aura permis d'aiguiser votre curiosité pour des compositeurs moins connus que Haendel, Bach ou Vivaldi. Je remercie ceux d'entre vous, assez rares, qui m'ont fait l'honneur de déposer un commentaire lors de ce voyage, et vous propose à tous de partir à la rencontre d'un dernier compositeur.
Évoquer Wilhelm Friedemann Bach, c'est se trouver confronté à un immense sentiment de gâchis. L'homme, en effet, avait tout pour réussir une brillante carrière. Né à Weimar le 22 novembre 1710, fils aîné de l'immense Johann Sebastian Bach (1685-1750), il fait précocement preuve d'indéniables dispositions non seulement pour la musique, mais aussi pour les mathématiques, le droit ou la philosophie. En 1731, il accompagne son père à Dresde et y est nommé, en 1733, organiste de la Sophienkirche, poste qu'il abandonne en 1746 pour celui d'organiste de la Liebfrauenkirche à Halle. Il se marie en 1751 et finit par démissionner de son poste en 1764, sans aucune perspective de retrouver un travail. Après une période d'errances où il vit d'expédients, il s'installe en 1770 à Braunschweig, puis en 1774 à Berlin, où, grâce à son frère Carl Philipp Emanuel (1714-1788), il réussit à gagner la faveur de la princesse Anna Amalia, sœur de Frédéric II. Embellie de courte durée, car la dégradation de ses facultés mentales le poussent à intriguer contre le professeur de musique de l'altesse, laquelle lui retire son soutien vers 1778-1779. Wilhelm Friedemann Bach meurt à Berlin, dans un dénuement proche de la pauvreté, le 1er juillet 1784.
S'il est bien un compositeur de transition, un homme intensément représentatif de la fracture entre deux esthétiques, c'est bien Wilhelm Friedemann Bach. Ses racines appartiennent profondément, par son éducation et son milieu, au monde baroque, mais son regard et ce que l'on peut percevoir de sa sensibilité se portent déjà au-delà. Nombre d'éléments de ce nouvel univers sont déjà en germe dans son œuvre, et il ne lui a sans doute manqué que la discipline de vie et l'envie de réussir de son frère Carl Philipp Emanuel (1714-1788) pour en explorer tous les chemins. Bach père a sans doute trop dit à son aîné qu'il était capable de devenir un musicien exceptionnel, il l'a sans doute, comme on dirait de nos jours, trop jalousement couvé, et, ce faisant, l'a doublement fragilisé, en lui faisant nourrir un sentiment de supériorité parfaitement incompatible avec le statut de domestique encore attaché, de son temps, au métier de compositeur, ce qui explique sans doute largement son incapacité à conserver un poste stable (on retrouve le même schéma chez Mozart), mais aussi en l'empêchant d'acquérir une véritable autonomie créatrice. La comparaison avec la carrière et l'œuvre de Carl Philipp Emanuel, le fils cadet, contraint d'imposer une voix que le rang de la naissance menaçait d'étouffer, ou de Johann Christian (1735-1782), qui n'a connu qu'un Cantor vieillissant et a majoritairement été éduqué, musicalement, par Carl Philipp Emanuel, sont éloquentes. Ce sont sans doute les deux fils qui, en faisant valoir leur propre style, « sensible » chez l'un, « galant » chez l'autre, se sont le plus radicalement écartés de la voie du père, avec le succès que l'on sait.

Pourtant, chez Wilhelm Friedemann, tous les éléments de la réussite sont là. Maîtrise absolue des techniques d'écriture, inventivité réelle, capacité à composer dans des styles très divers, du plus léger au plus sérieux, toutes ces qualités s'imposent à l'écoute de ses œuvres qu'il s'agisse de la remarquable série de Polonaises (c.1765-70, à découvrir dans la récente et remarquable version de Robert Hill, Naxos 8.557966), des quelques cantates qui ont été portées au disque (beaux enregistrements d'Hermann Max, Capriccio 10425 et 10426) ou de sa musique de chambre (très bien documentée par le Ricercar Consort, Ricercar 089125/126). Certes, la grande ombre du père plane toujours plus ou moins sur ces compositions, surtout dans le domaine de la musique sacrée, mais elles contiennent toujours des échappées qui se rapprochent de l'Empfindsamer Stil (« style sensible ») dont Carl Philipp Emanuel sera sinon l'inventeur, du moins le champion, qui colorent, par leurs ruptures subites, leurs suspensions imprévisibles, les œuvres d'indéniables élans préromantiques. Sans son besoin viscéral de recueillir l'assentiment du Cantor (notons, pour l'anecdote, que Wilhelm Friedemann se mariera un an après la mort de ce dernier), l'aîné des Bach aurait sans doute été un compositeur encore plus original qu'il ne l'est, un révolutionnaire du goût, à l'instar de son cadet.
Cette ambivalence entre deux univers a été parfaitement comprise et restituée par les musiciens du Freiburger Barockorchester, qui livrent, avec leur disque consacré majoritairement à des concertos, un des plus beaux enregistrements jamais consacrés à des œuvres de Wilhelm Friedemann Bach. Le ton est juste, jamais univoque, et la réalisation permet de se faire une idée très précise de la profonde ambiguïté de cette musique. Comme souvent avec cet ensemble, la lecture est d'un galbe superbe, d'une maîtrise technique indéniable, toute de finesse et de fluidité, avec des mouvements lents d'une poésie certaine. Voici sans doute, et pour longtemps, le disque prioritaire à écouter pour entrer dans l'univers particulier de l'aîné des fils Bach, homme crépusculaire se tenant à la frontière d'un monde en train de disparaître et d'un autre dont il commençait à peine à appréhender l'aube.
Wilhelm Friedemann BACH
(1710-1784) : Concerti (pour
flûte traversière en ré majeur, pour clavier(s) en mi mineur et mi bémol
majeur), Sinfonia en ré mineur.
Karl KAISER, flûte traversière, Michael BEHRINGER, pianoforte et clavecin, Robert HILL, clavecin.
Freiburger Barockorchester.
Gottfried von der GOLTZ, premier violon & direction.
1 CD Carus 83.304
Extraits proposés :
En tête du billet :
Sinfonia en ré mineur, Fk. (Falck) 65 (c.1740 ?) :
Allegro e forte (Fuga).
Ci-dessous :
2e mouvement : Cantabile en ut mineur.
3e mouvement : Allegro assai.
Pour approfondir :
Les œuvres des fils de Johann Sebastian Bach offrent un corpus idéal pour comprendre comment on s'achemine de la fin du Baroque vers le classicisme, voire les signes avant-coureurs du romantisme, en passant par le style galant, représentant une sorte de condensé des nouvelles voies musicales explorées dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. L'enregistrement consacré par Reinhard Goebel et son fameux Musica Antiqua Köln à des œuvres de type concertant (symphonie concertante, concerto pour soliste, double concerto) des fils Bach est, sur ce point, tout à fait éclairant. Les œuvres présentées sont toutes très représentatives du style de leur auteur et assez peu fréquentées au disque. L'interprétation est acérée, mais sans brutalité, dans les mouvements rapides, les mouvements lents bénéficiant de tout le temps nécessaire pour s'épanouir (ainsi le Larghetto franchement préromantique du Concerto de CPE Bach est-il un véritable régal). Une anthologie chaudement recommandée.
Bachiana, Double concertos. Johann Christian Bach
(1735-1782) : Symphonie concertante
en la majeur pour violon, violoncelle, deux hautbois, cordes et basse continue,
Wilhelm Friedemann Bach (1710-1784) : Concerto
pour flûte traversière cordes et basse continue en ré majeur, Johann
Christoph Friedrich Bach (1732-1795) : Concerto
pour pianoforte, alto, deux cors, deux hautbois, cordes et basse continue en mi
bémol majeur, Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) : Concerto pour clavecin, pianoforte, deux
flûtes, deux cors, cordes et basse continue en mi bémol majeur. Musica
Antiqua Köln, Reinhard GOEBEL, direction. 1 CD Archiv 471 579-2.




