Mercredi 30 Juillet 2008
Faux frères
Par jardinbaroque, Mercredi 30 Juillet 2008 à 18:31 GMT+2 dans Écumes

Adriaen Pietersz. van de VENNE (1589-1662),
Toujours trop stupides, sans date.

Les frères Chapelet ont d'étranges habitudes. Ils ont élu domicile sur le domaine de la Garenne, dont le terrain marécageux offre une assise forcément instable à une bâtisse menaçant ruine un peu plus chaque jour. Jean est aussi longiligne que Jacques est adipeux, Jacques est un violoniste médiocre, Jean l'égale sans peine dans le domaine de la peinture. Ce couple fraternel, aussi bancal qu'indissociable, est soudé par un élément qui possède plus de force que les liens du sang : la vénération commune pour l'immense figure de Jean-Jacques Rousseau. Voici la trame de Jean-Jacques, le dernier récit de Frédéric Richaud, déjà salué ici pour son excellent Monsieur le Jardinier (voir le billet Prétextes), qui nous entraîne cette fois-ci du côté de Précy-sur-Oise et d'Ermenonville, à la fin des années 70 du XVIIIe siècle.

N'imaginez pas qu'il s'agit là d'une reconstitution historique ; on pourrait plutôt parler d'un conte philosophique à la Voltaire, d'un Bouvard et Pécuchet des Lumières, où les ridicules de l'idolâtrie sont taillés en pièces au travers d'une ironie mordante et d'un humour décapant. Les Chapelet rêvent d'inviter Rousseau à la Garenne et ne s'épargnent aucune dépense financière ou mentale pour l'accueillir dignement ; mais la pensée du philosophe leur échappe en grande partie et ne laisse comme empreinte dans leurs esprits confus qu'un sentimentalisme un brin geignard. Bien des situations décrites dans le livre prêtent à rire, qu'il s'agisse des tentatives infructueuses des deux frères pour aménager un jardin digne de la Nouvelle Héloïse dans leur propriété (« C'était un espace boueux et malodorant, habité de moustiques et de cadavres d'animaux qui avaient eu le malheur d'aller s'y promener. », p. 17), de leur tentatives grotesques d'approche du philosophe (« La première chose qu'ils virent de Rousseau fut son derrière. », p. 35), du vol de cadavre qu'ils commettent et qui les contraint à passer une nuit à l'auberge en sa charmante compagnie (« Il prend soudain conscience de sa vulnérabilité. Il regarde ses mains, se palpe les joues, les cuisses. Un jour, il sentira mauvais, lui aussi. », p. 65).

Au-delà du pittoresque d'une histoire au demeurant fort bien troussée, le récit de Frédéric Richaud, écrit d'une plume alerte, brillante et acide, montre à quelles extrémités peut conduire l'aveuglement qu'engendrent le fanatisme et un usage inapproprié des idées les meilleures. En dépit de l'apitoiement que peuvent provoquer, chez un lecteur rousseauistement compatissant, l'accumulation des balourdises et le destin des frères Chapelet, l'apothéose de l'histoire (chapitres XIII et XIV) sonne, par son caractère grimaçant, comme une sentence éclatant en un ultime éclat de rire sardonique. En ce sens, Jean-Jacques est de tous les temps, miroir des égarements des Lumières comme de ceux de notre contemporanéité, et je vous invite, vous aussi, à en faire vos délices de cet ouvrage savoureusement sarcastique.
« Plantée au milieu du lac, l'île aux Cygnes est un lieu ravissant, couvert de peupliers qui font un joli bruit d'eau quand le vent passe entre leurs feuilles. L'œil et l'oreille ne sont pas les seuls concernés par ce spectacle. L'esprit, pour peu qu'il se pique de symbolisme, s'enchante aussi de voir que les fûts des troncs s'harmonisent avec les fûts des colonnes du petit temple de la philosophie que l'on aperçoit au fond, à gauche, sur la rive.
Les deux frères avaient d'autres choses à faire que de s'intéresser aux charmes ou aux vertus allégoriques de l'endroit. Jacques s'étonnait de cette particularité du langage qui pouvait lui faire dire qu'un grand homme allait reposer sur un petit espace ; Jean, la main en visière, s'offusquait de voir que le tombeau qui allait accueillir le corps de Jean-Jacques était un gros sarcophage sculpté de chérubins [...].
" Une tombe en pleine terre : voilà ce qu'il lui aurait fallu, maugréait-il, les poings serrés. Ah, Maître ! Si tu étais venu mourir chez nous ! Nous te l'aurions offerte, nous, la sépulture digne de tes grands principes... " » (Chapitre VI, p. 51-52)
Frédéric RICHAUD, Jean-Jacques, roman. Grasset,
2008, ISBN : 978 2 246 73281 5, 106 pages.
Saviez-vous que notre bon Rousseau se piquait également
d'être compositeur, et qu'il participa à la bataille rangée que se livrèrent à
Paris les partisans de l'opéra italien et ceux de l'opéra français, plus connue
sous le nom de Querelle des Bouffons ? Ce fut la représentation, en 1752,
de la Serva
padrona de Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736) qui mit le feu aux
poudres ; Rousseau, après avoir défendu un temps la musique française,
tourna casaque avec sa mauvaise foi coutumière et devint un partisan acharné de
l'italienne. Le devin du village fut représenté devant la Cour à Fontainebleau le 18
octobre 1752, puis à l'Académie royale de musique le 1er mars 1753.
Le succès fut considérable, puisque l'œuvre ne connut pas moins de 350
représentions jusqu'au début du XIXe siècle. Cet intermède en un
acte se veut une rénovation fondée sur la transposition en France du modèle
italien de l'intermezzo, mais à y regarder de plus près, les traits propres à
la manière française y abondent : airs d'une grande simplicité basés sur
des rythmes de danse (gavotte, menuet), divertissement final composé d'une
alternance de pièces vocales et de danses instrumentales. Les mêmes remarques
valent pour le livret, une pastorale moralisante écrite par Rousseau lui-même,
très éloignée des sujets généralement bouffons des intermezzos ultramontains.

Pour l'auditeur moderne, Le devin du village, avec
son intrigue sommaire, son sentimentalisme convenu et sa musique mi-italienne,
mi-française, aux mélodies volontairement faciles, peut apparaître comme une
bluette d'une insupportable fadeur. Sans doute, mais il n'en demeure pas moins
que cette œuvre possède une indéniable importance historique en ce qu'elle
participe à une profonde évolution du goût. Son succès de Cour -
ne raconte-t-on pas qu'après la première, Louis XV fredonna tout le jour,
certes fort mal, le premier air de Colette, « J'ai perdu tout mon
bonheur » - va contribuer à la diffuser largement et à en assurer, en des
mains plus expertes, la transformation en un autre genre, celui de l'opéra
comique, qui aura ensuite la fortune que l'on sait et dont le premier éclatant
succès date de 1753 avec Les troqueurs d'Antoine Dauvergne (1713-1797, à
écouter dans la magistrale interprétation de William Christie, Harmonia Mundi HMC
901454).
Le dernier enregistrement en date nous vient de Suisse
alémanique, ce qui en dit long sur l'inertie des labels français pour ce qui
concerne la redécouverte de notre patrimoine musical. Les solistes sont plus
qu'honorables, avec une mention spéciale pour la Colette de Gabriela
Bürgler, jolie voix et français tout à fait lisible, tandis que le chœur est un
peu plus à la peine. Un coup de chapeau, en revanche, pour un orchestre
d'excellente tenue, que sait animer avec la verve qui convient le chef Andreas
Reize. En l'état actuel de la discographie, et malgré la nostalgie que peut
susciter l'équipe de chanteurs (Janine Micheau, Nicolaï Gedda, Michel Roux)
réunie autour de Louis de Froment (EMI, 1958, version incomplète), voici le
meilleur enregistrement intégral disponible du Devin du village, dont
l'écoute, que d'aucuns jugeront dispensable pour elle-même, reste
incontournable pour qui veut tenter de saisir l'évolution des goûts esthétiques
dans la France
de la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778), Le devin du village,
Intermède en un acte.
Gabriela BÜRGLER (soprano, Colette), Michael FEYFAR (ténor, Colin), Dominik WÖRNER (baryton, Le devin). Cantus firmus Kammerchor & Consort.
Andreas REIZE, direction.
1 CD CPO 777 260-2 (enregistrement public).
Extraits proposés :
En tête du billet :
Ouverture.
Dans le corps du billet :
Air (Colette) : « J'ai perdu tout mon
bonheur »




