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De toute mon âme


Paul TROGER (1698-1762, attribution incertaine),
Tête de saint Jean, sans date.
Huile sur toile, Tours, Musée des Beaux-Arts.



L'Ami regardait son Aimé avec des yeux de pensées, d'angoisses, de soupirs et de pleurs ; et l'Aimé lui répondait avec des regards de grâce, de générosité, de justice, de piété et de miséricorde. Et un oiselet chantait les délices indicibles de ces regards et de cette intelligence mutuelle.

L'Ami disait à son Aimé : Tu es le remède de mon mal et tu es le mal lui-même ; plus Tu me soulages et plus mon mal augmente, plus Tu me rends malade et languissant, plus Tu me donnes de santé.

Dis, ô fou, quand t'aperçus-tu de ton amour ? - Et l'Ami répondit : Le jour que mon cœur s'enrichit d'aspirations, de désirs, de soupirs et de souffrances, et quand mes yeux se remplirent de larmes et de pleurs. - Que t'apporta l'amour ? - Les beaux traits du visage de mon Aimé et la compréhension de sa valeur et de sa toute-puissance. - Et comment cela vint-il jusqu'à toi ? - Sur les ailes de mes pensées et de mes souvenirs. - Comment les reçus-tu ? - Avec charité et espérance ? - Comment les gardes-tu ? - Avec justice, prudence, force et tempérance.

L'amour illumina les nuages devant l'Aimé, et le fit resplendir comme la lune dans la nuit, l'étoile à l'aube, le soleil en plein jour et l'entendement dans la volonté ; et à travers ces nuages resplendissants l'Aimé et l'Ami se parlaient.

Ramon LLULL [Raymond LULLE, c.1232/35-1315],
Le livre de l'Ami et de l'Aimé, 40, 50, 79, 118 (c.1276-1283).
Traduction de Max Jacob, 1919.

 
Musique :

Dietrich BUXTEHUDE (c.1637-1707),
Quemadmodum desiderat cervus, concert spirituel pour ténor,
deux violons et basse continue, BuxWV 92 (date inconnue).

Victor TORRES, baryton.
STYLUS PHANTASTICUS.

 
Extrait de :

Ciaccona : il mondo che gira (Œuvres instrumentales et pièces sacrées). 1 CD Alpha 047.


[Original et traduction du texte chanté :

Quemadmodum desiderat cervus
ad fontes aquarum
ita desiderat anima mea
ad te, Deum,
sitivit anima mea
ad te, Deum, fontem vivum.
Quando veniam et apparebo ante faciem tuam?
O fons, fons vitae,
Vena aquarum viventium,
Quando veniam ad aquas dulcedinis tuae ?
Sitio, Domine,
fons vitae es,
satia me,
sitio te Deum vivum.
O quando veniam et apparebo, Domine, ante faciem tuam,
putas me,
videbo diem illam jucunditatis et laetitiae,
diem, quam fecit Dominus,
exultamus et laetamur in ea,
ubi est certa securitas, secura tranquillitas,
et tranquilla jucunditas,
jucunda felicitas, felix aeternitas,
aeterna beatitudo et beata Trinitas et Trinitatis unitas,
et unitatis Deitas, et Deitatis beata visio
qua est gaudium Domini tui,
o gaudium super gaudium,
vinces omne gaudium.

Texte anonyme, composé d'extraits du Psaume 42,
du Pseudo-Augustin et du Psaume de louange 117.

Comme le cerf soupire
après les sources des eaux,
ainsi soupire mon âme
vers toi, mon Dieu,
mon âme a soif de toi,
Dieu, fontaine vive.
Quand irai-je paraître devant ta face ?
O source, source de vie,
ruissellement d'eaux vives,
quand irai-je jusqu'aux eaux de ta tendresse ?
J'ai soif, Seigneur,
tu es source de vie,
étanche ma soif,
j'ai soif de toi, Dieu vivant.
Quand irai-je paraître devant ta face ?
Lave-moi :
je verrai le jour de ta joie et de ton allégresse
ce jour que fit le Seigneur,
réjouissons-nous et exaltons-nous en lui,
il y a là une sûreté certaine, une tranquillité sûre,
une joie tranquille,
un bonheur joyeux, une éternité heureuse,
la béatitude éternelle, la trinité bienheureuse
et l'unité des Trois,
l'unité divine et la bienheureuse vision de la divinité,
c'est là qu'est la joie de ton maître,
O joie plus que joie,
tu dépasses toute joie.

Traduction de Jean-Yves Hameline.]

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