Jeudi 28 Septembre 2006
Abîme de liberté
Par jardinbaroque, Jeudi 28 Septembre 2006 à 22:13 GMT+2 dans Correspondances

De même que l'ambition la plus crasse était encore un rêve de l'esprit s'efforçant d'agencer ou de modifier les choses, la chair en ses audaces faisait siennes les curiosités de l'esprit et fantastiquait comme il se plaît à le faire; le vin de la luxure tirait sa force des sucs de l'âme aussi bien que de ceux du corps. Le désir d'une jeune chair, il ne l'avait que trop souvent chimériquement associé au vain projet de se former un jour le parfait disciple. D'autres sentiments s'y étaient mêlés, qu'éprouvent avouablement tous les hommes. Fray Juan à Leon et François Rondelet à Montpellier avaient été des frères perdus jeunes; il avait eu pour son valet Aleï et plus tard pour Gerhart à Lübeck la sollicitude d'un père pour ses fils. Ces passions si prenantes lui avaient paru une part inaliénable de sa liberté d'homme : maintenant, c'était sans elles qu'il se sentait libre.
Marguerite YOURCENAR (1903-1987),
L'OEuvre au noir, deuxième partie, "l'Abîme" (1968).




