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Coulent mes larmes


Jacob CORNELISZ VAN OOSTSANEN (c.1470-c.1533)
L'apparition du Christ à Marie-Madeleine (détail), 1507.
Huile sur bois, Kassel, Staatliche Museen.

 



Tant que mes yeus pourront larmes espandre
A l'heur passé avec toi regretter :
Et qu'aus sanglots et soupirs resister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre :

 

Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignart Lut, pour tes graces chanter :
Tant que l'esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toy comprendre :

Je ne souhaitte encore point mourir.
Mais quand mes yeus je sentiray tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel sejour
Ne pouvant plus montrer signe d'amante :
Prirey la Mort noircir mon plus cler jour.

Louise LABÉ (c.1520/22-1566),
Sonnet XIV (Œuvres poétiques, 1555).

 
Musique :

Nicolas GOMBERT (c.1500-c.1557),
Je prens congie, chanson pour huit voix, sans date.
Source : Londres, British Library, Manuscrit Royal, appendice 49-54.

Huelgas Ensemble - Paul van NEVEL, direction.

 
Extrait de :
Musique de la cour de Charles V (Œuvres sacrées et profanes de Nicolas Gombert). 1 CD Sony « Vivarte » SK 48 249.

 
[Texte chanté :

Je prens congie de mes amours
desquelles me fault partir.
Hellas ! nul ne me vient donner secours
dont dois plourer et bien gemir,
si suis ie mis en plus decent martire.
Je dis adieu a mes amours
soudainement men voye morir.]

Nota : cette chanson, sans doute une des plus belles composées dans la première moitié du XVIe siècle par un musicien dont le génie reste largement à redécouvrir, est d'une facture étonnante, tant par les madrigalismes dissonants (sur les mots « plourer », « gémir » ou « morir », par exemple) qui l'émaillent que par l'intimité qui parvient à se dégager d'une structure à huit voix, a priori peu adaptée à l'effusion. La tonalité obstinément mineure du morceau contribue largement à lui conférer une atmosphère à la fois dense et presque étouffée, proche de cette désespérance latente qui hante les œuvres incendiées de Louise Labé.
La "rhétorique des larmes" que suggère cet ensemble construit autour d'oeuvres de la Renaissance connaîtra un de ses sommets avec la musique élisabethaine, et notamment avec John Dowland. J'ai emprunté à ce compositeur le titre de ce billet, traduction adoucie du célébrissime Flow my teares (Second Book of Ayres, 1600).

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