Mardi 24 Juillet 2007
Coulent mes larmes
Par jardinbaroque, Mardi 24 Juillet 2007 à 19:09 GMT+2 dans Correspondances

Jacob CORNELISZ VAN OOSTSANEN
(c.1470-c.1533)
L'apparition du Christ à Marie-Madeleine (détail), 1507.
Huile sur bois, Kassel, Staatliche Museen.
Tant que mes yeus pourront larmes espandre
A l'heur passé avec toi regretter :
Et qu'aus sanglots et soupirs resister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre :
Tant que ma main pourra les
cordes tendre
Du mignart Lut, pour tes graces
chanter :
Tant que l'esprit se voudra
contenter
De ne vouloir rien fors que toy
comprendre :
Je ne souhaitte encore point
mourir.
Mais quand mes yeus je sentiray
tarir,
Ma voix cassée, et ma main
impuissante,
Et mon esprit en ce mortel sejour
Ne pouvant plus montrer signe
d'amante :
Prirey la Mort noircir mon plus cler
jour.
Louise LABÉ (c.1520/22-1566),
Sonnet XIV (Œuvres
poétiques, 1555).
Musique :
Nicolas GOMBERT (c.1500-c.1557),
Je prens congie, chanson
pour huit voix, sans date.
Source : Londres, British Library,
Manuscrit Royal, appendice 49-54.
Huelgas Ensemble - Paul van NEVEL, direction.
Extrait de :
Musique de la cour
de Charles V (Œuvres sacrées et profanes de Nicolas Gombert). 1 CD Sony
« Vivarte » SK 48 249.
[Texte chanté :
Je prens congie de mes amours
desquelles me fault partir.
Hellas ! nul ne me vient
donner secours
dont dois plourer et bien gemir,
si suis ie mis en plus decent
martire.
Je dis adieu a mes amours
soudainement men voye morir.]
Nota : cette chanson,
sans doute une des plus belles composées dans la première moitié du XVIe siècle
par un musicien dont le génie reste largement à redécouvrir, est d'une facture
étonnante, tant par les madrigalismes dissonants (sur les mots
« plourer », « gémir » ou « morir », par exemple)
qui l'émaillent que par l'intimité qui parvient à se dégager d'une structure à
huit voix, a priori peu adaptée à l'effusion. La tonalité obstinément
mineure du morceau contribue largement à lui conférer une atmosphère à la fois
dense et presque étouffée, proche de cette désespérance latente qui hante les
œuvres incendiées de Louise Labé.
La "rhétorique des larmes" que suggère cet ensemble construit autour d'oeuvres de la Renaissance connaîtra un de ses sommets avec la musique élisabethaine, et notamment avec John Dowland. J'ai emprunté à ce compositeur le titre de ce billet, traduction adoucie du célébrissime Flow my teares (Second Book of Ayres, 1600).




