Mardi 15 Mai 2007
Au fil de l'eau
Par jardinbaroque, Mardi 15 Mai 2007 à 21:54 GMT+2 dans Correspondances
Je dédie, avec un amical clin d’œil, cette échappée loin des sentiers du baroque, à Odile.

John
Everett MILLAIS (1829-1896)
Ophelia
(détail), 1851-1852.
Huile
sur toile, Londres, Tate Gallery.
[La
toile complète figure entre les deux textes]
La
reine : [...] Votre sœur est noyée, Laërte.
Laërte : Noyée ? Où s'est-elle noyée?
La reine : Au-dessus
du ruisseau penche un saule, il reflète
dans
la vitre des eaux ses feuilles d'argent
Et
elle les tressait en d'étranges guirlandes
Avec
l'ortie, avec le bouton d'or,
Avec
la marguerite et la longue fleur pourpre
Que
les hardis bergers nomment d'un nom obscène
Mais
que la chaste vierge appelle doigt des morts.
Oh,
voulut-elle alors aux branches qui pendaient
Grimper
pour attacher sa couronne florale ?
Un
des rameaux, perfide, se rompit
Et
elle et ses trophées agrestes sont tombés
Dans
le ruisseau en pleurs. Sa robe s'étendit
Et
telle une sirène un moment la soutint,
Tandis
qu'elle chantait des bribes de vieux airs,
Comme
insensible à sa détresse
Ou
comme un être fait pour cette vie de l'eau.
Mais
que pouvait durer ce moment ? Alourdis
Par
ce qu'ils avaient bu, ses vêtements
Prirent
au chant mélodieux l'infortunée,
Ils
l'ont donnée à sa fangeuse mort.
William
SHAKESPEARE (1564-1616),
Hamlet, IV, 7 (c. 1603-1606).

I
Sur
l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La
blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte
très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On
entend dans les bois lointains des hallalis.
Voici
plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe,
fantôme blanc, sur le long fleuve noir;
Voici
plus de mille ans que sa douce folie
Murmure
sa romance à la brise du soir.
Le
vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses
grands voiles bercés mollement par les eaux;
Les
saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur
son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.
Les
nénuphars froissés soupirent autour d'elle;
Elle
éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque
nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile:
-
Un chant mystérieux tombe des astres d'or.
II
O
pâle Ophélia! belle comme la neige!
Oui,
tu mourus, enfant, par un fleuve emporté
-
C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T'avaient
parlé tout bas de l'âpre liberté;
C'est
qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
A
ton esprit rêveur portait d'étranges bruits;
Que
ton coeur écoutait le chant de la
Nature
Dans
les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits;
C'est
que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait
ton sein d'enfant, trop humain et trop doux;
C'est
qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un
pauvre fou, s'assit muet à tes genoux!
Ciel!
Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Folle!
Tu
te fondais à lui comme une neige au feu:
Tes
grandes visions étranglaient ta parole
-
Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu!
III
-
Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu
viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et
qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La
blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
Arthur
RIMBAUD (1854-1891)
Ophélie
(écrit vers 1870).
Musique :
Frank BRIDGE (1879-1941),
There is a willow grows aslant
a brook*,
impression for orchestra, 1927.
Britten Sinfonia - Nicholas CLEOBURY, direction.
[*Au-dessus du ruisseau penche un saule]
Extrait
de:
Frank
BRIDGE, Suite for strings et autres œuvres pour orchestre. 1CD Conifer classics
75605 51327 2.




