Jeudi 5 Juillet 2007
Le dernier chant
Par jardinbaroque, Jeudi 5 Juillet 2007 à 18:35 GMT+2 dans Correspondances

Georges de LA TOUR (1593-1652),
Le joueur de vielle, c.1631-36.
Huile sur toile, Nantes,
Musée des Beaux-Arts.
La Mort qui cheminait avec la Volupté,
L'une pour arme ayant sa faux inassouvie,
L'autre, sa nudité.
Voyageur qui se traîne, ivre de lassitude,
Cherchant en vain des yeux une borne où s'asseoir,
Je me trouvais alors dans une solitude
Aux approches du soir.
Tout à coup, comme à l'heure où le vent y circule,
L'herbe haute a frémi sur le bord du fossé,
Et, près de moi, sortant soudain du crépuscule,
Les deux soeurs ont passé.
Poursuivant sans répit leur marche vagabonde,
Des régions de l'ombre aux rives du matin
Elles portaient ainsi leurs oeuvres par le monde,
Servantes du Destin.
D'un sourire cruel m'ayant cloué sur place,
Je les voyais déjà décroître à l'horizon
Que j'éprouvais encor, plein de flamme et de glace,
Un horrible frisson.
La dernière alouette a crié dans les chaumes ;
Et j'ai repris, d'un oeil craintif tâtant la nuit,
Le chemin où, parmi les pas des deux fantômes,
L'Inconnu me conduit.
Charles GUÉRIN (1873-1907),
L'homme intérieur,
1905.
Musique :
Franz SCHUBERT (1797-1828),
Der Leiermann, lied pour
voix et piano en la mineur,
extrait de Winterreise, opus 89, D. 911 (1827).
Texte de Wilhelm MÜLLER (1794-1827).
Christoph PREGARDIEN, ténor. Andreas STAIER, pianoforte.
Extrait de :
Winterreise. 1 CD Teldec 0630-18824-2.
[Texte chanté (original et traduction) :
Drüben hinterm Dorfe
Steht ein Leiermann,
und mit starren Fingern
dreht er, was er kann,
Barfuss auf dem Eise
Wankt er hin und her,
und sein kleiner Teller
Bleibt ihm immer leer.
Keiner mag ihn hören,
Keiner sieht ihn an;
Und die Hunde knurren
Um den alten Mann,
Und er lässt es gehen
Alles, wie es will,
Dreht, und seine Leier
Steht ihm nimmer still.
Wunderlicher Alter,
Soll ich mit dir gehn?
Willst du meinen Liedern
Deine Leier drehn?
Le joueur de vielle.
Là-bas derrière le village
Il y a un joueur de vielle,
Qui de ses doigts raidis
Joue ce qu'il peut.
Pieds nus sur la glace
Il va en chancelant,
Sa petite sébile
Demeure toujours vide.
Nul ne daigne l'entendre,
Nul ne le regarde ;
Et les chiens grondent
Autour du vieil homme,
Mais il laisse aller
Tout, au gré des choses.
Il joue, et sa vielle
Jamais ne se tait.
Étrange vieillard,
Dois-je aller avec toi ?
Veux-tu pour mes chants
Jouer de ta vielle ?
Traduction de Catherine Godin, légèrement revue.]
Nota : ce lied, le dernier du Winterreise, une des ultimes œuvres achevées par Schubert, représente la mort sous les traits d'un joueur de vielle.




