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Terre d'ombre


Michelangelo MERISI, detto IL CARAVAGGIO (1571-1610),
Le martyre de Saint Matthieu (détail), 1599-1600.
Huile sur toile, Rome, San Luigi dei Francesi, Chapelle Contarelli.


[Pyrame et Thisbé, amants, se donnent rendez-vous en forêt. Première arrivée, Thisbé, attaquée par un lion, est obligée de s'enfuir. Elle laisse tomber son voile, que Pyrame trouve, tâché de sang, lorsqu'il rejoint le lieu. Il en déduit la mort de son amante :]
(...)
Mais je crois que mon cœur se flatte en sa langueur ;
Il est temps que ma vie achève sa rigueur.
Au dessein de mourir dois-je chercher qui m'aide ?
Rien que ma main ne s'offre à ce dernier remède.
Terre, si tu voulais t'offrir dessous mes pas,
Tu me ferais plaisir, mais tu ne le fais pas ;
Il semble que ton flanc davantage se serre.
Dieux ! si vous me vouliez envoyer le tonnerre
Je vous serais tenu ; mais, ô propos honteux,
Mon trépas à m'ouïr est encore douteux,
Mon désespoir encore en moi se délibère ;
Mais l'étourdissement, non la peur, le diffère.
Voici de quoi venger les injures du sort ;
C'est ici mon tonnerre, et mon gouffre, et ma mort.
En dépit des parents, du Ciel, de la nature,
Mon supplice fera la fin de ma torture.
Les hommes courageux meurent quand il leur plaît.
Aime ce cœur, Thisbé, tout massacré qu'il est ;
Encore un coup, Thisbé, par la dernière plaie,
Regarde là-dedans si ma douleur est vraie.
[Il se tue.]

Théophile de VIAU (1590-1626),
Pyrame et Thisbé, Acte V, scène 1 (tragédie, 1621).


Musique :

Carlo GESUALDO da VENOSA (1566-1613),
Mercè grido piangendo, madrigal à 5 voix,
extrait du Quinto Libro di Madrigali
(publié en 1611, écrit vers 1594-1596 ?).

La Venexiana - Claudio CAVINA, contre-ténor et direction.


Extrait de :
Quinto Libro di Madrigali. 1 CD Glossa GCD 920935.


[Original et traduction du texte chanté :

Mercè grido piangendo,
ma chi m'ascolta? Ahi lasso, io vengo meno
morrò dunque tacendo.
Deh, per pietade almeno,
dolce del cor tesoro,
potessi dirti pria ch'io mora:"Io moro".

Grâce ! je crie ce mot en pleurant,
mais qui m'écoute ? Ahi, hélas, je défaille,
je mourrai donc en silence.
Aie au moins pitié,
doux trésor de mon cœur,
que je puisse dire avant de mourir : « Je meurs ».

Traduction de Pierre Mamou.]

 
Nota : Viau, Caravage, Gesualdo, « mauvais garçons » du début de l'ère Baroque, célèbres pour leurs frasques sensuelles et leur caractère inquiétant, en illustrent la veine sombre, où le sang finit toujours par maculer l'or, où le rictus de la mort se dessine sous une joie à l'intensité douloureuse.

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