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Défaut d'image

Pour rendre compte exactement d’une visite dans le musée dont il va être ici question, il conviendrait de se contenter de mots. En effet, l’hôtesse revêche, une fois votre droit d’entrée encaissé, vous assène d’un air satisfait : « pas de photos ». Vous sursautez, bien entendu, et vous risquez un timide « même sans flash ? » dont le cerbère, d’un air pincé et sardoniquement triomphant, se fait immédiatement le rédhibitoire écho : « même sans flash. » Inutile de tenter de faire comprendre à cette gorgone que vous venez de loin, et que l’aménité de l’accueil qui vous est réservé ne vous enjoindra pas de sitôt à parcourir de nouveau les quelques 600 kilomètres qui vous séparent du lieu. De toutes façons, Méduse a déjà repris la lecture de son magazine et ne se soucie plus de vous; cessez donc de l’importuner et visitez, puisque vous êtes là pour ça. Epinal, Musée départemental d'art ancien et contemporain, février 2007

De prime abord, le Musée départemental d’art ancien et contemporain d’Epinal, puisque c’est de lui dont il s’agit, souffre de handicaps similaires à celui d’Orléans : un bâtiment moderne plutôt laid situé dans une ville assez peu accueillante. Mais une fois franchi, dans les conditions que l’on sait, le guichet d’entrée, quelques belles surprises attendent le visiteur. Soulignons tout d’abord la netteté de l’organisation des collections, ainsi que l’intelligence de la conception du lieu, qui permet une excellente diffusion de la lumière, et attardons-nous un instant sur son histoire afin d’appréhender comment a été rassemblé ce qui y est aujourd’hui proposé.

Ce musée a été créé en 1822 par le Conseil général des Vosges afin d’accueillir la saisie révolutionnaire, effectuée en 1793, de la collection d’œuvres d’art constituée par les princes de Salm, famille dont la présence à et autour de Senones, bourg situé aux confins des Vosges et de l’actuel Bas-Rhin et doté d’une riche abbaye bénédictine, est attestée depuis 1111. Ce premier fonds est complété, en 1829, par un don du duc de Choiseul. Modifié à plusieurs reprises, le musée est néanmoins demeuré à son emplacement d’origine, sur les bords de la Moselle; cependant, l’acquisition d’un nombre important de créations contemporaines a rendu nécessaire l’érection, en 1992, d’un nouveau et plus ample bâtiment, plus conforme aux canons de la muséographie moderne. Tout le second étage du bâtiment est occupé par ces œuvres contemporaines, offrant un large spectre de l’expression de différents mouvements, tant en Amérique qu’en Europe, depuis les années 1960 : Pop Art, Minimalisme, art conceptuel, Arte Povera, Nouveau Réalisme, etc. Chacun décidera, selon son goût, de s’attarder ou non devant ces camaïeux obstinément sombres ou ces néons violemment verts, et sourira peut-être à la vue de cette Madone au démonte-pneu en assomption sur un vérin pneumatique de la créatrice Orlan. Descendons cependant d’un étage afin de découvrir un pan plus ancien de cette collection.
Cette dernière n’est pas immense, mais elle recèle quelques tableaux qui méritent qu’on s’y attarde, et démontrent le goût raffiné de ceux qui furent un jour leurs illustres propriétaires. A tout seigneur, tout honneur, voici pour commencer le Job raillé par sa femme du voisin lunévillois Georges de La Tour (1593-1652), heureux compromis entre scène biblique et de genre, ocres et bruns avivés par le rouge de l’habit et la lueur de la flamme, offrant une vision oscillant entre incarnation réaliste (Job) et formes subtilement abstraites (la femme). Claude Gellée, dit le Lorrain, L'embarquement de sainte Paule à Ostie

Natif de Chamagne, à une quarantaine de kilomètres d’Epinal, Claude Gellée (c.1600-1682), en dépit d’une carrière quasi exclusivement italienne, se devait d’être présent. Il l’est au travers d’un bel Embarquement de sainte Paule à Ostie, dont la rigueur toute classique est considérablement adoucie par la lumière chaude et l’arrière plan vaporeux qui sont les « marques de fabrique » du peintre, qui redit ici, par les proportions qu’il utilise, la petitesse de l’Homme (à peine un quart de la toile) face à l’immensité de la Nature. Dernière célébrité représentée, Rembrandt Harmenszoon Van Rijn (1606-1669) avec une œuvre de sa dernière période créatrice, La Vierge Marie (1661), répertoriée autrefois comme une Vieille femme (en 1778) ou une « Vieille dévote, tableau d’un grand effet », aux termes de l’inventaire de 1793. Rembrandt, La Vierge Marie

Malgré la fatigue de la toile, l’œuvre, bouleversante apparition, dans une composition sobre et sombre d’ocres et de bruns, d’un visage dont l’infinie mélancolie est révélée par le blanc d’une pièce de vêtement, est splendide et invite à la contemplation, voire à la compassion. On songe ici à un fragment du texte du Stabat Mater, "Quis non posset contristari/piam mater contemplari/dolentem cum filio" ["Qui pourrait sans compassion contempler la pieuse mère souffrant avec son fils?"], dont ce tableau pourrait, en effet, en être un écho pictural. Cependant, la douleur s’est ici muée en une acceptation si pudique, si sereine, que l’assombrissement du deuil s’est transmuté en une sorte de lumière intérieure, à la fois diffuse et tenace, qui engendre autant de respect que d’émotion. Loin de toute théâtralité, Rembrandt montre simplement, avec une infinie pudeur et toute la maîtrise d’un artiste au faîte de son art, l’indicible tristesse d’une femme dont le fils est mort et qui n’a d’autre choix que de vivre avec cette évidence.
A côté de ces trois incontournables, le curieux trouvera également des œuvres de peintres un peu moins connus du grand public, mais tout aussi délectables. Ainsi, chez les Français, un Mercure et Hersé de Laurent de La Hyre (1606-1656), d’un atticisme raffiné, un Bain de Diane d’Antoine Coypel (1661-1722), habile synthèse de l’héritage du « Grand Siècle » et de la sensualité du XVIIIe, ainsi qu’une intéressante Mise au tombeau d’après Simon Vouet (1590-1649). Côté Ecoles du Nord, signalons un beau Paysage de Jan Van Goyen (1596-1656), dont les infinies nuances de gris et de jaune suffisent à dépeindre toutes les subtilités changeantes de l’eau et du ciel, un Eté et un Hiver à la manière de Jan I Brueghel (dit « de Velours », 1568-1625), tenant à la fois de la scène de genre et du paysage. Il ne s’agit là que de quelques exemples.
Arrêtons-nous, pour finir, sur deux tableaux singuliers. Charles de Hooch, Paysage de ruines

Le premier est un Paysage de ruines (1637) du hollandais Charles Cornelisz. de Hooch (?-1638), peintre documenté à Utrecht à partir de 1628. Cette œuvre se distingue par un fascinant mélange de styles, scène de genre (les femmes qui se baignent et lavent leur linge), paysage à la fois naturaliste et idéalisé, traces de maniérisme (le médaillon entre les colonnes du tombeau, sur la gauche), et visées moralisatrices de type « vanité », par l’abondance de symboles tels le soleil brisé, les tombeaux, les crânes rappelant la brièveté et la fragilité de la vie humaine. Cet assemblage fait naître un étrange sentiment de décalage et, par là même, d’étrangeté presque fantastique.
Salvator Rosa, Paysage avec ermite

Ce fantastique est, en revanche, pleinement affirmé dans le Paysage avec ermite de Salvator Rosa (1615-1673), œuvre tardive où le caractère « préromantique » du peintre s’exprime sans fard, au travers d’un paysage sombre et tourmenté faits de blocs pierreux arides, d’arbres morts, de végétation hirsute, ainsi que par la présence d’un dragon menaçant. Au milieu de cette nature inhospitalière, l’ermite immobile, absorbé par l’étude, forme un puissant contraste par sa seule présence. Confrontation muette entre sauvagerie et sagesse, méditation sur l’ascendant que procure la soif de connaissance, cette composition est d’une grande puissance qui en fait oublier les artifices. Si Rosa n’a pas réalisé sa secrète ambition qui était de surpasser Michel-Ange, il a incontestablement, à la fin de sa carrière, ouvert des horizons qui ne se réaliseront pleinement qu’un siècle plus tard, et il demeure, à ce titre, un des plus impressionnants peintres du XVIIe siècle.

Achevons cette promenade spinalienne par le rez-de-chaussée, consacré au Moyen-Âge, à la Renaissance, ainsi qu’aux découvertes archéologiques. La partie médiévale et Renaissante est intéressante, présentant de nombreux témoignages lapidaires, sarcophages, statuaire religieuse, mais également des meubles et de très beaux vitraux de l’abbaye d’Autrey, datés de 1543, le tout dans un éclairage judicieusement dosé qui met bien en valeur les pièces présentées. Le fonds archéologique, majoritairement gallo-romain, est splendide et offre, outre des bijoux et de la vaisselle, quelques remarquables stèles funéraires, ainsi qu’un magnifique bronze du Ier siècle représentant un Hermaphrodite, retrouvé sur la colline de Sion. Si vous passez par la cité de l’Image et si la rudesse de l’accueil ne constitue pas, à vos yeux, un obstacle, n’hésitez pas à aller visiter le Musée départemental d’art ancien et contemporain d’Epinal, qui, tout modeste qu’il soit, vaut bien qu’on lui consacre une heure ou deux, n’en déplaise à Cerbère.

Bonne visite.

Musée départemental d’art ancien et contemporain, 1, place Lagarde, 88000 EPINAL. Téléphone : 03 29 82 20 33.
Ouvert tous les jours de 10h à 12h30 et de 13h30 à 18h, sauf les mardis, et les 1er janvier, 1er mai, 1er novembre et 25 décembre. Tarif d’entrée : 4,60 €.
Photos interdites, accueil à la limite de l’acceptable, boutique maigre (quelques cartes postales, quelques ouvrages).

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