Mardi 20 Mars 2007
Un prêche de pierre
Par jardinbaroque, Mardi 20 Mars 2007 à 21:56 GMT+2 dans Cimaises
Anonyme, XIIIe siècle : Lectio libri sapience.
Recueil allemand conservé à la British Library, Londres (Add. 27630), réalisé au XIVe siècle.
Ensemble Discantus – Brigitte LESNE, direction.
CD : Jérusalem, Opus 111 (OPS 30-291).
La construction de la cathédrale de Strasbourg, cité florissante au Moyen-Âge, s’est étalée sur plusieurs siècles. Les travaux, commencés en 1176 après la destruction, par un incendie, de l’édifice roman préexistant, ne s’achèveront, en effet, qu’en 1439 avec l’érection de la flèche, la plus haute réalisation médiévale (142 mètres) de ce type à être parvenue jusqu’à nous. Mélange de styles roman et gothique, la cathédrale, en grès des Vosges aussi splendide que fragile, est parée d’une statuaire particulièrement riche, réalisée tout au long du XIIIe et jusqu’au début du XIVe siècles, reflétant donc l’évolution de l’art de la sculpture sur une longue période. Les statues originales qui ornaient les différents portails ont été remplacées par des copies sur l’édifice et mises à l’abri de la pollution et des intempéries au début du XXe siècle dans une vaste salle du Musée de l’Œuvre Notre-Dame. En voici quelques instantanés.
Les figures de la Synagogue vaincue et de l’Église triomphante forment un diptyque qui encadre le portail du transept sud. Sculpté probablement entre 1225 et 1235, ce groupe à la forte valeur symbolique est intéressant à plusieurs titres. Intérêt historique tout d’abord, puisqu’il semble être l’œuvre d’un atelier particulièrement brillant, au style reconnaissable, que l’on peut identifier comme ayant probablement travaillé quelques années auparavant sur le chantier de la cathédrale de Chartres. Ces statues apportent donc un indice précieux sur la manière dont l’art gothique s’est diffusé en Europe, non, comme l’art roman, dans le sillage des pèlerins, mais par une mobilité accrue de maîtres d’œuvre essaimant leur savoir-faire de chantier en chantier. Intérêt artistique ensuite, car ces sculptures révèlent une manière novatrice et raffinée, notamment dans la caractérisation des attitudes et des visages, ainsi que dans l’utilisation des drapés, qui épousent et mettent en valeur les corps avec beaucoup de souplesse, voire de sensualité, qui évoque clairement la statuaire antique. L’attrait pour l’Antiquité, romaine surtout, qui court tout au long du Moyen-Âge, connaît, en effet, un regain au début du XIIIe siècle, à tel point que certains historiens ont pu parler de « Renaissance antique ».
Intérêt symbolique, enfin, car il faut garder présent à l’esprit qu’à l’époque médiévale, l’œuvre doit faire sens avant de parler aux sens; la critère esthétique est certes important, mais non primordial, l’art étant conçu comme une façon de rendre compréhensible à ceux qui n’ont pas accès aux livres l’ordre moral voulu par les Écritures. Ainsi, la lance brisée de la Synagogue, représentée détournant la tête et les yeux bandés pour souligner son refus de reconnaître la vraie Foi entre-t-elle en opposition avec la couronne qui ceint le front de l’Église, majestueuse et dont le regard droit toise la vaincue sans complaisance. Ne peut-on pas également voir dans ce groupe un écho allégorique de la 6ème Croisade, ordonnée par Honorius III, dont l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250), qui régnait, depuis 1220, sur le Saint Empire germanique dont faisait partie Strasbourg, prit la tête de 1228 à 1229 ? Pure hypothèse, bien entendu, mais qui conférerait à l’œuvre une dimension de plus, teintée cette fois-ci d’une nuance politique.
Postérieur de cinq à dix ans au groupe précédent, l’Adolescent au cadran solaire (c.1240) situé sur le contrefort ouest du transept sud présente plus de réminiscences des statues-colonnes caractéristiques de la fin de la période romane et apparaît, de ce fait, paradoxalement plus hiératique que le groupe de sculptures précédent. L’expression du visage a sans doute été volontairement représentée avec un masque d’impassibilité, afin de donner plus de force au message que porte l’œuvre. En effet, l’absence de caractérisation très nette donne à cette figure une portée allégorique, donc universelle. L’adolescent est l’image intemporelle de la Jeunesse, belle et lisse dans sa verdeur confiante que n’ont pas encore effleuré les outrages des ans. Mais le cadran solaire, qui marque, à une époque où les horloges ne font pas encore partie du quotidien, l’écoulement du temps, rappelle le caractère fugitif de ces vertes années, et l’avancée inexorable vers l’âge adulte, la vieillesse et la mort, qui est le lot de tout un chacun.
Le dernier groupe, sculpté vers 1280-1300, représente les Vierges sages, les Vierges folles et le Tentateur.
« Alors il en sera du Royaume des cieux comme de dix vierges qui s'en allèrent, munies de leurs lampes, à la rencontre de l'époux. Or cinq d'entre elles étaient sottes et cinq étaient sensées. Les sottes, en effet, prirent leurs lampes, mais sans se munir d'huile ; tandis que les sensées, en même temps que leurs lampes, prirent de l'huile dans les fioles. Comme l'époux se faisait attendre, elles s'assoupirent toutes et s'endormirent. Mais à minuit un cri retentit : "Voici l'époux ! Sortez à sa rencontre !" Alors toutes ces vierges se réveillèrent et apprêtèrent leurs lampes. Et les sottes de dire aux sensées : "Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s'éteignent." Mais celles-ci leur répondirent : "Il n'y en aurait sans doute pas assez pour nous et pour vous ; allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous." Elles étaient parties en acheter quand arriva l'époux : celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte se referma. Finalement les autres vierges arrivèrent aussi et dirent : "Seigneur, Seigneur, ouvre-nous !" Mais il répondit : "En vérité je vous le dis, je ne vous connais pas !" Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure. » (Évangile selon saint Matthieu, 25, 1-13)
Illustration de cette parabole, ces sculptures, qui comportent des traces de polychromie, constituent un des premiers exemples connus du traitement en grand format de ce thème très en vogue dans l’Empire germanique, qui, jusqu’ici, ne se rencontrait que dans l’art de la miniature. On observe une manière sculpturale empreinte de souplesse, qui n’est pas sans rappeler celle de la Synagogue vaincue et de l’Eglise triomphante. L’atelier en charge de cette réalisation s’est attaché à donner à chaque visage une expression particulière, sérénité chez les Vierges sages, abattement chez les Vierges folles, caractérisation qui culmine néanmoins avec la statue du Tentateur, dont le costume à la mode et le sourire engageant font oublier un instant les serpents et crapauds qui grouillent dans son dos. Les symboles foisonnent, là encore, qu’il s’agisse, outre le grouillement représentant le Mal qu’il tente de dissimuler, de la pomme que tend le Tentateur, doux fruit du péché, ou des lampes, renversées des Vierges folles, tenues avec délicatesse des Vierges sages, opposant la fragile foi que l’attente abat des premières et la foi vigilante des secondes.
Au-delà des images, qu’il a fallu bien des luttes pour imposer dans un Moyen-Âge qui ne les considérait qu’avec une extrême méfiance, au point de les prohiber comme chez les Cisterciens sur l’ordre exprès de Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), cette riche statuaire gothique témoigne de la volonté de l’Église de diffuser, par tous les moyens, son message au plus large nombre de fidèles, en frappant leur esprit par des représentations clairement lisibles, en un temps où l’allégorie faisait partie du paysage mental naturel de l’Homme. Ces sculptures, par-delà leur beauté qui, aujourd’hui encore, touche le spectateur, forment un témoignage vivant de cette époque : un prêche de pierre.




