Mercredi 25 Juillet 2007
L'envers des corps
Par jardinbaroque, Mercredi 25 Juillet 2007 à 20:49 GMT+2 dans Cimaises

Maître anonyme souabe,
Les amants trépassés, c.1470.
Huile sur panneau de sapin, 62,5 x 40 cm.
Strasbourg, Musée de l'Œuvre Notre-Dame.
Considéré un temps comme une œuvre de jeunesse de Mathias
Grünewald (c.1475/80-1528), principalement connu pour avoir exécuté les
peintures du magnifique polyptyque d'Issenheim (c.1511-1516) conservé au Musée
d'Unterlinden à Colmar, ce panneau appartenait autrefois à un double portrait
macabre dont il constituait le revers, l'avers, maintenant au musée de
Cleveland, représentant un Couple d'amoureux (donné ci-contre). Héritier de la tradition des Danses macabres médiévales,
ce type d'œuvre destiné, cette fois, à la dévotion et la méditation privées
voit ses caractéristiques se formaliser vers le milieu du XVe siècle. Le goût
des représentations macabres à visée édifiante qui le fonde est tel qu'on en
trouvera encore des échos au siècle suivant, dans les œuvres, notamment, de
Niklaus Manuel « Deutsch » (Berne, c.1484-1530, dont le surnom
traduit peut-être les origines) ou de Hans Baldung Grien (c.1484/85-1545, né
Souabe, mais élevé puis actif à Strasbourg) exploitant le thème, devenu
célèbre, de la Jeune
fille et la Mort.
L'avers des Amants trépassés représente un couple
amoureux, jeune encore, dont les habits cossus se détachent sur un fond de
verdure ; il la regarde avec une tendresse mêlée de satisfaction, la
serrant contre lui, tandis que sur son visage à elle se peint une sérénité à la
fois douce et fière. Le contraste qu'offre le revers n'en est que plus violent.
Ici, en effet, tout s'est desséché : le décor végétal s'est évanoui pour
faire place à la dureté aride de la pierre, les luxueuses vêtures se sont muées
en linceuls déchirés, les formes avantageuses sont devenues chairs pendantes,
parcheminées, putrescentes, le sourire qui s'esquissait sur les lèvres
s'élargit en grimace édentée que semble encore tendre le râle de l'agonie. Avec
un luxe de détails fascinant, le maître anonyme s'attache à peindre la
déchéance de ces corps rongés par la vermine mais encore robustes, proies des
insectes, reptiles, batraciens et autres vers, en une scène d'un terrible réalisme.
Au-delà de la représentation elle-même, le propos de
l'artiste est évidemment moral ; il est possible de le lire au moins sur
deux plans. Tout d'abord, il s'agit d'une invitation à méditer sur la fugacité
de la jeunesse, de la beauté, de l'amour, ainsi que sur le caractère éminemment
transitoire, sur la fragilité de la vie humaine. Nous voici en face d'une
vanité grandeur nature, qui, en lieu et place des fleurs fanées ou des bougies
au bord de l'extinction qui se multiplieront dans la peinture du XVIIe siècle,
nous projette dans la réalité. Pas la moindre trace d'allégorie ici ;
l'artiste offre au spectateur la vision brutale, à peine adoucie, du cadavre
qu'il est condamné tôt ou tard à devenir.
Le symbolisme est ailleurs, et il est possible de voir
dans ce tableau une représentation à portée plus universelle, fortement teintée
de religiosité. Tout d'abord, remarquons que la vermine qui attaque les deux
cadavres synthétise les quatre éléments dont, dès l'Antiquité, on pensait que
l'être humain était constitué. Ainsi, la libellule peut représenter l'air, la
grenouille (ou le crapaud), l'eau, les vers, la terre, et le serpent, dont la
tête, si on l'observe attentivement, est proche de celle d'un dragon, le feu.
Attardons-nous ensuite sur les représentations du reptile, qui se révèlent être
un vecteur de sens non négligeable. Si nous considérons l'homme, nous observons
qu'un des serpents s'enroule autour de ses chevilles, tandis que l'autre vient
lui siffler à l'oreille ; pour ce qui est de la femme, un premier serpent
lui ceint la taille, et l'autre le sommet du crâne. Symboliquement, ce vecteur
du péché qu'est le serpent entrave donc la bonne marche de l'homme et menace de
corrompre son esprit, tandis qu'il est, chez la femme, élevé au rang
d'ornement : ceinture et couronne. Notons également que, dans ce tableau,
c'est la femme qui regarde l'homme et le tient par l'épaule pour affirmer le
lien qui les unit (ces rapports sont inversés par rapport à la scène peinte sur
l'avers), tandis que lui semble, dans la désolation de sa face grimaçante et
dans le geste de sa main gauche (l'autre retenant le tissu qui masque son
sexe), soit être étonné de se trouver dans cet état, soit demander pardon de
s'y être laissé entraîné.
Il peut donc être permis de lire ce tableau non seulement
comme une évocation à peine voilée de la Chute, l'homme devenant métaphoriquement Adam, et
la femme Ève, mais également comme une satire, bien dans l'esprit médiéval, de
la femme, ce « vaisseau de vices » dont le péché est l'ornement, et
qui, après avoir ensorcelé l'homme par la fornication, comme peut le symboliser
la présence d'un animal maléfique, car évocateur de sorcellerie, comme la
grenouille (ou le crapaud) placé à la hauteur de son sexe impudiquement laissé
à nu, l'entraîne irrémédiablement vers la mort, considérée ici dans son sens
spirituel de perdition et de damnation.
Accompagnement musical :
Ballade anonyme The
hye desire, première moitié du XVe siècle.
Source : Manuscrit add. 5665, Londres, British
Library, f. 68v-69.
Randall COOK, vièle à archet - Crawford YOUNG, luth.
The Whyte Rose,
poétique anglo-bourguignonne au temps de Charles le Téméraire. Ferrara Ensemble
- Crawford YOUNG, direction. 1 CD Arcana A 301.



