Jeudi 26 Juillet 2007
Présent, intensément
Par jardinbaroque, Jeudi 26 Juillet 2007 à 21:06 GMT+2 dans Cimaises
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Nicolaus Gerhaert de LEYDE (c.1420?-1473)
Buste d'homme accoudé,
avant 1467.
Grès rose, Strasbourg, Musée de
l'Œuvre Notre-Dame.
Au XVe siècle, la ville de Strasbourg fourmille de talents venus de divers horizons pour se rassembler sur le chantier de sa cathédrale, réussite si achevée qu'elle servira de modèle pour nombre d'autres édifices du gothique finissant. Architectes, maîtres verriers et sculpteurs y font exploser toute l'étendue d'un savoir-faire patient, d'un extrême raffinement. Parmi tous ces artistes émerge une grande figure, dont deux œuvres conservées au Musée de l'Œuvre Notre-Dame disent la singularité et la force du génie.
A l'instar d'une large majorité
d'artistes médiévaux, tenter de reconstruire la biographie de Nicolaus Gerhaert
de Leyde est une gageure. On ignore la date et le lieu de sa naissance, ainsi
que le nom des maîtres auprès desquels il s'est formé, et seules quelques
œuvres signées sont parvenues jusqu'à nous.Ses origines se déduisent d'un acte strasbourgeois de 1464, mentionnant un maître « nahe :claes [G]erhaert.soen » (« Nicolaes, fils de Gerhaert ») ainsi que de la signature d'un monument funéraire : « nicola gerardi de Leyd [ex]egit » (« élevé par Nicolas fils de Gérard de Leyde »). Sa filiation artistique est incontestablement à chercher dans l'art burgondo-flamand, en particulier celui du sculpteur néerlandais Claus Sluter (c.1340/50-c.1405/06), installé à Dijon en 1385, imagier génial et révolutionnaire, dès 1389, du duc de Bourgogne Philippe le Hardi.
Nicolaus de Leyde est attesté
pour la première fois en 1462, date à laquelle il signe le monument funéraire
de l'archevêque de Trèves Jacob von Sierck, mort en 1456, aujourd'hui conservé
au Diözesanmuseum de la ville. La même année sans doute, il gagne Strasbourg.
Sa renommée est alors telle qu'il est approché par l'empereur Frédéric III, qui
l'appelle à Vienne ; il demeure néanmoins dans la capitale alsacienne, où
il obtient la commande de la décoration et de l'entretien du portail de la Chancellerie, travail
qu'il réalise en 1463-1464. Comme nombre de ses œuvres, seuls des fragments ont
survécu, le bâtiment de la
Chancellerie ayant été détruit par un incendie en 1686, et
son portail ruiné, sans doute à l'époque révolutionnaire. Deux fragments de
buste, l'un représentant un Homme au turban (Strasbourg, Musée de
l'Œuvre Notre-Dame, donné ci-dessus), l'autre une femme (Frankfurt am Main,
Liebighaus), ont été conservés, dans lesquels on a cru voir tantôt un portrait
du bailli Jakob von Lichtenberg et de sa maîtresse Bärbel von Ottenheim, tantôt
une représentation d'un prophète ou d'Auguste et la Sybille (thème présent
dans l'art rhénan du XVe siècle, comme l'atteste le très beau tableau du bâlois
Konrad Witz (c.1400-1445/46), conservé au Musée des Beaux-Arts de Dijon). En
1464, Nicolaus, mentionné, ainsi que son épouse, comme citoyen strasbourgeois à
part entière, signe l'épitaphe du chanoine Conrad von Busnang [m.cccc.lxiiii /
n.v.l. : 1464, Nicolaus von Leyden], située dans la chapelle Saint Jean de
la cathédrale. Il est père d'une fille nommée Apollonia, résidant dans la
maison « am Zinneck », propriété familiale depuis au plus tard 1466.
En 1466, toujours, il exécute un maître-autel pour la ville de Constance,
lequel sera détruit entre 1527 et 1534. En 1467, il signe un crucifix pour
Baden-Baden, conservé aujourd'hui à la Stiftskirche de la ville. Il quitte Strasbourg
pour Vienne cette même année et rejoint la Cour de l'empereur Frédéric III, qui lui confie
la réalisation de son mausolée. Nicolaus de Leyde meurt en 1473, peut-être le
28 juin, laissant inachevée, comme son « maître » Sluter, cette œuvre
ultime ; elle ne sera terminée qu'en 1513.
Outre le buste d'Homme au
turban mentionné ci-dessus, Nicolaus de Leyde a laissé, lors de son séjour
strasbourgeois, un chef d'œuvre absolu. Il s'agit du Buste d'homme accoudé,
que l'on ne peut pas dater avec précision, mais qui marque à la fois un apogée
et un tournant décisif dans l'art rhénan de l'époque. En effet, la recherche
d'expressivité, la volonté de rendre palpables, au travers d'un médium a
priori aussi massif que la pierre, tous les mouvements de l'âme du
personnage représenté atteignent ici un degré de sensibilité totalement inédit.
Certes, un tel aboutissement n'aurait pu avoir lieu sans les travaux de Sluter,
mais on peut estimer que Nicolaus de Leyde va encore plus loin dans
l'observation et le rendu de la réalité, en peaufinant minutieusement chaque
détail, pour le mettre au service d'un rendu psychologique saisissant de
justesse et de profondeur.
Le puissant sentiment d'abandon
mélancolique et de résignation finement ourlée d'un mince sourire semblant
sourdre d'une intense méditation sur soi et sur le monde qui émane de ce buste
semble, au-delà même d'une représentation individuelle dans laquelle certains
ont voulu voir un autoportrait, résumer, à lui seul, l'esprit d'une époque, où
les créateurs ont eu, plus qu'à certaines, la conscience claire qu'un monde
était en train de disparaître pour renaître sous une nouvelle forme. La
nostalgie qui sous-tend nombre d'œuvres des trois premiers quarts du XVe siècle
trouve avec ce buste de Nicolaus de Leyde une de ses expressions les plus
parfaites, miroir de l'amertume qui sinue dans les compositions de musiciens
tels Gilles Binchois (c.1400-1460) ou Walter Frye († c.1475 ?). Fermer les
yeux pour ne plus voir ni les ors fanés d'hier, ni les incertitudes de demain.
Fermer les yeux pour ne pas céder au vertige et s'ancrer dans une unique
certitude, celle d'être aujourd'hui simplement vivant.
Accompagnement musical :
Walter FRYE (mort vers 1475 ?),
Alas, Alas, ballade
(version instrumentale).
Source : Manuscrit 91, New
Haven, Yale
University,
Beinecke Library, f. 77v-79.
Randall COOK, vièle à archet - Crawford YOUNG, luth.
Extrait de :
Northerne Wynde, music of Walter Frye. 1 CD Marc Aurel edition
MA 20018.




