Samedi 12 Janvier 2008
Commerce inéquitable
Par jardinbaroque, Samedi 12 Janvier 2008 à 22:22 GMT+2 dans Cimaises
Ceux d'entre vous qui le désirent peuvent accéder à des images en plus grand format en cliquant sur celles de Holbein, Memling, Witz, Grünewald présentées ici. Les mots en gras dans le texte signalent également un lien vers des images.

Le Christ mort, 1521.
Huile sur bois, 30,5 x 200 cm, Bâle, Kunstmuseum.

La massivité du grand bâtiment sur St Alban-Graben a de quoi impressionner le visiteur. Tout respire ici l'impersonnalité des lieux impeccablement tenus, y compris l'accueil, très professionnel à défaut d'être véritablement chaleureux. En fait, le Kunstmuseum de Bâle, pour employer un cliché dont j'espère qu'on me pardonnera l'absolu manque d'originalité s'agissant d'un musée suisse, ressemble assez, dans l'esprit, à ces établissements bancaires qui fleurissent au long des trottoirs de la ville ; vos devises y sont bienvenues, la prestation offerte en retour est calculée au plus juste, mais ne vous avisez pas d'en demander plus pour le même prix. Aucune photographie n'est, par exemple, autorisée dans l'enceinte du musée ; en revanche, le service adéquat peut vous en proposer une de chaque tableau pour la modique somme d'une vingtaine d'euros l'unité, et en noir et blanc, s'il vous plaît. Ce mercantilisme sûr de son bon droit et faussement affable a quelque chose de profondément gênant.
Même si on sent que la priorité est clairement donnée à l'exploitation des collections d'Art du XXe siècle, qui occupent les deux tiers des salles, une visite du premier étage de ce Kunstmuseum se révèle vite assez incontournable pour l'amateur de peinture ancienne, notamment de celle que nous nommerons, par souci de simplicité, allemande. Inutile, en effet, de venir chercher les Italiens en ces lieux ; si ce n'est par leur influence, ils en sont presque totalement absents. Il faudra donc se « contenter », excusez du peu, d'œuvres de Hans Memling (c.1440-1494) ou Gerard David (c.1460-1523) pour la partie flamande, de Konrad Witz (c.1400-c.1445), Hans Baldung (c.1484/85-1545), Grünewald (c.1475/80-1528), Albrecht Altdorfer (c.1480-1538) ou encore de Hans Holbein Le Jeune pour l'espace germanique, en ajoutant à ce splendide cortège nombre de talentueux maîtres anonymes et de travaux d'atelier, parmi lesquels je voudrais citer un très beau diptyque, dont je reparlerai dans un autre billet, représentant Saint Martin et Saint Georges, exécuté vers 1450 par un élève de Witz.
Parcourir les salles de ce département des Anciens maîtres permet de mieux réaliser l'évolution de la peinture allemande en l'espace d'un siècle, et de comprendre comment, en intégrant puis en digérant les trouvailles flamandes et italiennes sans jamais renier son identité, elle a élaboré un langage qui fait de ses productions autre chose que de serviles imitations de tel ou tel modèle. Si Witz, par exemple, ne se détourne pas des canons de l'art de son époque, son observation de la nature, illustrée, ici, par le jeu de reflets dans l'eau du panneau représentant Saint Christophe représente une avancée notable dans le rendu de la réalité, qu'il approfondira encore dans la Pêche miraculeuse, un des premiers paysages réalistes de l'histoire de la peinture occidentale (c.1443-44, Genève, Musée d'Art et d'Histoire).
L'âme germanique de la fin du XVe et du début du XVIe siècles, on l'a souvent relevé, est inquiète, voire tourmentée. Cette caractéristique trouve évidemment une parfaite illustration dans l'œuvre de Mathis Gothart Nithart, dit Grünewald, dont on trouve à Bâle une Crucifixion dont le caractère « classique » ne retranche rien à l'impact émotionnel, et que l'on peut envisager comme une sorte d'essai dans un genre dont le maître ne cessera, ensuite, d'exaspérer le dolorisme, plus ouvertement, déjà, dans celle, à peine postérieure, conservée à Washington (c.1502, National Gallery of Art), puis de façon paroxystique dans le polyptyque d'Issenheim (c.1513-1515, Colmar, Musée d'Unterlinden), et, enfin, de façon sourde, rentrée, dans le retable de Tauberbischofsheim (c.1523-1524, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle).

Cette fascination pour la douleur, la mort et leurs marques physiques se retrouve également dans certaines autres œuvres réunies dans les différentes salles, qu'il s'agisse du beau Diptyque de Hieronymus Tschekkenbürlin qui présente, en miroir, le commanditaire au visage éclairé par un mince sourire tenant en ses doigts la fragile fleur symbolisant la brièveté de la vie et un squelette jubilant illustrant l'éternel triomphe de Mort, d'allégories aussi grinçantes que fantasmagoriques signées Baldung (La jeune fille et la mort, c.1517) ou du très impressionnant Christ mort d'Holbein Le Jeune, dont la précision clinique dans le rendu des stigmates et du début processus de décomposition (les couleurs verdâtres des mains et du visage) sont propres à provoquer, dans le même temps, un élan admiratif devant l'art du peintre et un mouvement de recul devant l'horreur du cadavre. Même le nimbe nitescent de la petite Résurrection peinte dans l'entourage d'Altdorfer, s'il semble se souvenir des trouvailles luministes de Grünewald, ne dissipe pas complètement les ombres angoissantes de la nuit et de la forêt dense qui l'entourent.

Vous l'avez compris, voici un parcours entre fin du Moyen-Âge et début de la Renaissance qui s'avère absolument passionnant. Il faut, pour le goûter pleinement, tenter d'oublier les recherches italiennes de beauté idéale, qui sont souvent mises en avant comme parangons de l'esprit renaissant au point de reléguer dans l'ombre d'autres voies tout aussi intéressantes, afin de mieux méditer le message d'œuvres qui, transcendant leurs éventuelles limites techniques dans le rendu de la perspective, en avouent parfois long sur les doutes de leur créateur, forment une excellente introduction à l'univers de la peinture germanique, et surtout peuvent encore toucher, en ce qu'elles présentent des hommes du commun et non des héros antiquisants, le spectateur d'aujourd'hui. N'oubliez pas non plus de faire fête aux œuvres d'artistes de la trempe de Honthorst (1590-1656), Rembrandt (1606-1669) ou Füssli (1741-1825) qui vous attendent dans les autres salles. Dans ces dernières, vous croiserez aussi deux tableaux d'un certain Stoskopff, que ceux d'entre vous qui viennent flâner en ces lieux commencent, si ce n'était pas déjà le cas, à connaître un peu. Faut-il préciser que nous en reparlerons un jour prochain ?
Illustrations :
- Hans MEMLING (c.1440-1494) : Saint Jérôme, c.1485-90. Huile sur bois, 87,8 x 59,2 cm.
- Konrad WITZ (c.1400-c.1445) : Saint Christophe, c.1435. Détrempe sur bois, 101 x 81 cm.
- GRÜNEWALD (Mathis Gothart Nithart dit, c.1475/80-1528) : Crucifixion, c.1501. Huile sur bois, 73 x 52,5 cm.
- Maître anonyme bâlois : Diptyque de Hieronymus Tschekkenbürlin, c.1487. Huile sur bois.
- Entourage d'Albrecht ALTDORFER (c.1480-1538) : La Résurrection, 1527. Détrempe sur parchemin transposé sur bois, 34,5 x 25 cm.
Accompagnement musical :
Felix MENDELSSOHN-BARTHOLDY
(1809-1847) :
Sinfonia XI en fa majeur
(1823) :
2ème mouvement :
Scherzo : Commodo (Schweizerlied).
Concerto Köln.
Symphonies pour cordes (nos
XI, III, II, V et XIII). 1 CD Teldec 0630-13138-2.







