Par jardinbaroque, Samedi 23 Fevrier 2008 à 12:03 GMT+2 dans Cimaises
Émile-Louis SALOMÉ (1833-1881), L'enfant prodigue méditant,
1863. Huile sur toile, Lille, Palais des Beaux-Arts.
Les mots en gras dans le texte matérialisent des liens vers d'autres clichés.
Le soleil magnifie la blancheur du bâtiment cerné par la
froidure de l'hiver. Vaste ensemble mêlant des architectures assez
impersonnelles du XIXe et de la fin du XXe siècles posé
en plein cœur de Lille, le Palais des Beaux-Arts, peu fréquenté en cette
mi-février, sert pourtant d'écrin à une impressionnante collection de trésors
dont il faudrait bien des billets pour ne rendre compte que du quart, et
encore. Contentons-nous ici d'un bref et conséquemment lacunaire tour
d'horizon ; puisse-t-il être, pour chacun, une invitation à se rendre sur
place pour découvrir, qui plus est dans d'excellentes conditions, un musée
majeur.
L'amateur a, tout au long des salles, largement de quoi se
réjouir, à l'exception peut-être des amoureux de peinture italienne, dont le
musée offre un choix relativement restreint et d'une qualité somme toute assez
moyenne. Pour ce qui est, en revanche, des œuvres produites par les Écoles du
Nord ou la France,
c'est ici le règne de l'abondance et d'une diversité de haute tenue.
Le sous-sol regroupe peintures et sculptures,
principalement des anciens Pays-Bas, des territoires germaniques et de France,
exécutées durant le Moyen-Âge et la Renaissance. Outre
deux panneaux célèbres représentant respectivement La chute des damnés
et L'ascension des élus du trop méconnu Dirk Bouts (c.1415-1475), ce
département présente deux très remarquables triptyques du douaisien Jean
Bellegambe (c.1470-après 1534), quelques intéressants panneaux rhénans dont une
très belle Vierge en trône du Maître de la Passion de Lyversberg
(actif à Cologne vers 1460-1480) ainsi qu'un ensemble de sculptures de très
grande qualité, qu'il s'agisse du très expressif et virtuose Bourreau du
Maître d'Elsloo (c.1520), de la grande Crucifixion anonyme (anciens
Pays-Bas, c.1500) dont la schématisation renforce l'intériorité, ou encore du
groupe de madones médiévales originaires des contrées du nord de la Seine, hiératiques,
sereines, tendres, ou tout ceci à la fois, comme celle du Maître des Madones
Mosanes au doux sourire de marbre.
Changement d'ambiance dans les salles du premier étage,
dont le parcours conduit le visiteur du second quart du XVIe siècle,
un peu abusivement résumé sous l'étiquette de « maniériste » dans la
plaquette d'accompagnement du musée, aux premières années du XXe
siècle. Là encore, il s'y trouve de quoi satisfaire les plus exigeants.
Certains s'arrêteront devant la
Vanité (c.1535-40) de Jan Sanders van Hemessen
(c.1500-1560), mêlant très habilement influences du Nord et du Sud en une
iconographie assez inhabituelle, d'autres devant la scène enneigée et
villageoise du Dénombrement de Bethléem, attribué à Pieter II Brueghel
(1588-1629), d'autres encore devant le surprenant Concert dans l'œuf,
apparemment sorti de l'atelier de Hieronymus Bosch (c.1450-1516), riche de
symboles et porteur de cette ironie grinçante et subtile caractéristique du
maître.
Voici, en quelque sorte, les incontournables
des premières salles, mais le curieux ne manquera pas d'accorder son attention,
par exemple, à une singulière petite grisaille de Dirck Barendsz (1534-1592), Les
morts sortent de leurs tombeaux, une des rares œuvres conservées d'un
peintre dont l'influence fut, à son époque, marquante. Signalons aussi, pour
cette partie, quelques portraits très réussis que je garde en réserve, avec
ceux des autres siècles présentés au sein du musée, pour un futur billet que j'espère
avoir le temps d'écrire.
Les pièces suivantes font la part belle à de
vastes tableaux d'autel (Anton van Dyck, Erasme II Quellin, Jan Boeckorst...),
puis à quelques belles peintures françaises du XVIIe siècle, dont un Philippe
de Champaigne et un Sébastien Bourdon ainsi qu'une bonne copie d'une toile de
Valentin. On y remarquera également une intéressante transposition domestique
du thème de la Tentation
de Saint Antoine due à David II Teniers (1610-1690) ainsi qu'une importante et
foisonnante Allégorie des vanités du monde (1663) de Pieter Boel
(1622-1674). Signalons enfin la salle consacrée à la peinture hollandaise du
XVIIe siècle, qui mérite un long détour et où se trouvent des
trésors signés Jan van Goyen (Les patineurs, 1645), Emmanuel de Witte (Intérieur
de la Nieuwe Kerk
de Delft, 1656), Jacob van Ruisdael (Le champ de blé, c.1660) ou
Pieter de Hooch (Jeune femme et sa servante, après 1670). Cet espace, à
lui seul, justifierait la visite du musée.
Mais avançons encore un peu dans le temps pour
nous retrouver vers le dernier quart du XVIIIe siècle, avec un ensemble de
tableaux de Louis-Joseph Watteau (1731-1798), qui illustre parfaitement la
tendance à l'idéalisation de la vie campagnarde et domestique des dernières
décennies de l'Ancien Régime. En dépit du fait que la réalité de la notion de Zeitgeist
a été sérieusement remise en cause par l'historiographie moderne, il semble
difficile de ne pas sentir dans les œuvres picturales produites en France dans
la seconde moitié du XVIIIe siècle une ombre subtile de mélancolie,
ne serait-ce que par la volonté de fixer, en les embellissant, des fragments de
vie (fêtes dans les parcs, concerts champêtres, jeux de l'enfance, etc.)
dont la subtilité même implique la fragilité. Les toiles du Watteau de Lille, à
la fois minutieuses et rêvées, sont d'excellents exemples de cette sensation de
douce précarité.
Les salles qui suivent retracent les évolutions
des expressions artistiques tout au long du XIXe siècle, qu'il s'agisse du
Romantisme, du Néoclassicisme, du Réalisme, du Symbolisme ou de l'Académisme.
Détailler, même brièvement, chacune de ces grandes tendances dépasserait très
largement et mes compétences et le cadre de ce billet. Qu'il me soit néanmoins
permis de souligner la qualité des œuvres présentées, notamment pour la partie
consacrée à la peinture de paysage, qui, de Georges Michel (1763-1843, un
artiste à découvrir absolument) à Albert Lebourg (1849-1928), en passant par
les références que sont Corot (1796-1875), Monet (1840-1926) ou Sisley
(1839-1899), offre un large et passionnant panorama des métamorphoses de ce
genre, sur lequel je reviendrai sans doute. Une mention particulière également
à un plâtre de Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875), Le Prince Impérial avec
son chien Néro, qui conte de façon poignante la vulnérabilité et les
incertitudes de l'enfance, tout comme la toile contemporaine d'Albert Anker
(1831-1910), Dans les bois, accrochée non loin, qui joue sur l'ambiguïté
entre mort et sommeil avec tant de justesse qu'elle transmet au spectateur une
palpable et persistante sensation de malaise.
Finissons cette promenade en adressant un regard
à une intéressante sculpture sur bois de Georges Lacombe (1868-1916)
représentant Marie-Madeleine, dont la compacité, immédiatement associée, dans
mon esprit, aux statues-cubes de l'ancienne Égypte, se trouvait heureusement
atténuée par la caresse du soleil qui la baignait à l'heure où je l'ai
découverte. L'artiste n'a pas insisté sur le caractère dramatique dont on se
plaît généralement à entourer ce personnage, préférant le représenter de façon
quasi inexpressive, lèvres et paupières closes. Voulait-il traduire ici
l'abandon devant l'inéluctable douleur ou l'incapacité de l'art à la
transmettre dans toute son étendue ? Comme dans le superbe Christ au
tombeau (1884) de Jean-Jacques Henner (1829-1905), ici épigone inspiré
d'Hans Holbein le Jeune, placé dans la même salle, il y a dans cette humble
sculpture un adieu au monde que je ne puis m'empêcher de trouver touchant.
Sur l'esplanade, des jeunes hébétés de désoeuvrement se
chauffent aux derniers rayons du soleil déclinant de fin d'après-midi, béants
de vacuité face à un monde dont ils ne peuvent franchir le seuil. Un peu plus
loin, dans les rues piétonnes envahies par la foule saoulée de vitrines
illuminées, des pauvres de tous âges mendient une improbable aumône tandis que
d'autres s'enroulent un peu plus dans leur couverture rapiécée. Il est des
misères que l'argent est impuissant à soulager. En ce début de soirée, à Lille,
il n'y a pas que les courants d'air froids qui me glacent, il y a avant tout la
certitude d'être un nanti dérisoire et stupide, incapable de partager un peu de
la joie que l'art venait de m'offrir avec ces fantômes à court de vie jetés sur
les trottoirs.
Accompagnement musical :
Carl Heinrich REINECKE (1824-1910), Concerto pour piano et orchestre n°2 en mi mineur, opus
120 (1872), Deuxième mouvement : Andantino quasi allegretto.
Klaus HELLWIG, piano. Nordwestdeutsche Philarmonie. Alun FRANCIS, direction.
Les concertos pour piano (intégrale). 2 CD CPO
999239-2
Œuvres illustrant ce billet :
Jean BELLEGAMBE (c.1470-après 1534) : Triptyque du
Bain mystique, premier tiers du XVIe siècle (avers). Huile sur bois.
Maître des Madones Mosanes (actif dans la vallée de la Meuse vers 1330-1350) :
Vierge allaitant l'enfant (détail), sans date. Marbre, traces de dorure.
Atelier de Hieronymus BOSCH (c.1450-1516), Le concert
dans l'œuf, deuxième moitié du XVIe siècle. Huile sur toile.
Dirck BARENDSZ (1534-1592) : Les morts sortent de
leurs tombeaux, sans date. Grisaille.
David II TENIERS, dit Teniers le Jeune (1610-1690) : La
tentation de Saint Antoine
(détail), sans date. Huile sur bois.
Louis-Joseph WATTEAU (1731-1798), Le marchand d'oublies,
1785. Huile sur toile.
Jean-Baptiste CARPEAUX (1827-1875) : Le Prince
Impérial avec son chien Néro (détail), avant 1866. Plâtre. À
l'arrière-plan : Albert ANKER (1831-1910), Dans les bois (détail),
1865. Huile sur toile.
Georges LACOMBE (1868-1916) : Marie-Madeleine
agenouillée (détail), 1897. Bois. À l'arrière-plan : Émile BERNARD
(1868-1941) : Après le bain, les nymphes (détail), 1908. Huile sur
toile.
Renseignements pratiques :
Palais des Beaux-Arts de Lille, Place de la République, 59000
Lille. Téléphone : 03 20 06 78 00. Site web : www.pba-lille.fr
Ouvert du mercredi au dimanche de 10h à 18h, le lundi de
14h à 18h. Fermé le mardi et le 1er janvier, 1er mai, 14
juillet, 1er week-end de septembre, 1er novembre, 25
décembre. Tarifs d'accès aux collections permanentes : plein, 5€, réduit,
3,50€ (février 2008).
Jardin, lieu intime où l'on cultive patiemment un peu de terre dans l'espoir d'y voir pousser quelque chose.
Baroque, surprise qui attend au détour d'une allée au tracé irrégulier.