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Fragments d'un idéal

Jean-Pierre Hoüel, Vue d'un château du Val de Loire

Jean-Pierre HOUEL (1735-1813)
Vue d'un château du Val de Loire, 1768.
Huile sur toile, Tours, Musée des Beaux-Arts.

Un portrait, deux paysages. A priori, ces deux univers, que quinze ans environ séparent, n’ont pas grand’ chose en commun, à commencer par ceux qui les ont peints. Peut-on imaginer trajectoires plus dissemblables que celle de Jean-Pierre Hoüel et ses 78 ans d’une vie auréolée par le succès d’un récit de voyage illustré par ses soins et celle de Marianne Loir morte vers 54 ans, dont la carrière aurait sans doute été toute différente sans l’ombre portée par son illustre frère. L’un fut, autant qu’on en puisse juger, un artiste très en vogue dans la capitale, tandis que l’autre fut contrainte de la quitter pour pouvoir simplement exprimer son art. L’œuvre de Hoüel est vaste, celle de Marianne Loir infime. A croire que le seul point qui les réunit est l’oubli dans lequel ils sont maintenant tombés. Néanmoins, à y regarder plus attentivement, on s’aperçoit qu’un autre lien, plus subtil, semble pouvoir s’établir entre eux; mais avant de tenter de le saisir, arrêtons-nous un instant au bord de ces deux chemins.

Jean-Pierre HOUEL (1735-1813),
Château et jardins en Val de Loire, 1768.
Huile sur toile, Tours, Musée des Beaux-Arts. Jean-Pierre Hoüel, Château et jardins en Val de Loire

Jean-Pierre Hoüel naît à Rouen en 1735 dans une famille d’artisans prospères. Formé dès 1750 au sein de l’Académie de dessin de sa ville natale par Jean-Baptiste Descamps (1714-1791), grand admirateur des Ecoles du Nord, il poursuit ensuite ses études à Paris en 1755, au sein de l’atelier du graveur Jacques-Philippe Le Bas (1707-1783). Se spécialisant très tôt dans l’art du paysage, Hoüel publie, en 1758, un recueil de gravures paysagistes avant de peindre, en 1768, six tableaux des propriétés du Duc de Choiseul. Il rejoint l’Académie de France à Rome en 1769, et tombe sous le charme de l’Italie du Sud et des îles, qu’il sillonne et peint jusqu’en 1772, date de son retour à Paris, où il entre à l’Académie royale en 1774. Dès mars 1776, il retourne en Sicile, à Lipari et Malte, où il demeurera jusqu’en 1779, exécutant plus de 200 tableaux, destinés à illustrer le récit de son voyage, qu’il publie sous le titre de Voyage pittoresque des isles de Sicile, de Malta et de Lipari entre 1782 et 1787. Il s’intéresse ensuite à la zoologie, et publie, dans les dernières années de sa vie, deux ouvrages illustrés sur les éléphants. Il meurt à Paris en 1813.

Marianne LOIR (c.1715-1769),
Portrait d'Antoine Duplaa, âgé de 9 ans, sans date.
Huile sur toile, Tours, Musée des Beaux-Arts. Marianne Loir, Portrait d'Antoine Duplaa

Avec Marianne Loir, nous entrons dans le royaume des hypothèses, tant son existence est mal documentée. Née à Paris dans une famille d’orfèvres vers 1715, elle a pour frère Alexis (1712-1785) qui sera un pastelliste, portraitiste et sculpteur célèbre. Elle étudie sans doute à Rome auprès de Jean-François de Troy (1679-1752) entre 1738 et 1745, période où on sait qu’elle est absente de Paris. Elle semble avoir quitté la capitale au début des années 1760, peut-être du fait de la difficulté à se constituer une clientèle et d’entrer à l’Académie royale. Poursuivant son travail de portraitiste dans le Sud de la France, elle est élue à l’Académie de Marseille en 1762. Elle meurt en 1769. On conserve d’elle dix tableaux datés, sur une période s’échelonnant de 1745 à 1769, dont le plus célèbre est le Portrait d’Emilie du Châtelet (1706-1749, tendre amie de Voltaire) conservé au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux.

Jean-Pierre Hoüel, Vue d'un château du Val de Loire, détail

Si éloignées dans la forme qu’elles soient l’une de l’autre, ces trois œuvres, qu’une volonté éclairée a réunies dans une même salle du musée des Beaux-Arts de Tours, parlent un langage commun. En effet, comment ne pas voir, tant dans les deux toiles de Hoüel que dans le portrait de Marianne Loir, au-delà de leur sujet même, une sorte de représentation idéale de l’époque à laquelle ils furent peints ?Jean-Pierre Hoüel, Château et jardins en Val de Loire, détail

Qu’il s’agisse d’un jeune garçon qui se fait jardinier en herbe le temps de quelques séances de pose, ou de ce que l’on devine de la tiédeur d’une fin d’après-midi dans les jardins d’une belle résidence, ou encore de la tranquillité de la vie pastorale, il y a, de la part des deux artistes, une claire volonté représenter avant tout ce que l’existence peut avoir d’harmonieux et de livrer du quotidien une image souriante et apaisée,Jean-Pierre Hoüel, Château et jardins en Val de Loire, détail

comme si aucun orage ne devait jamais menacer une si parfaite sérénité, comme si les nuages qui s’amoncellent au-dessus du jeune bouvier ne devaient jamais crever, comme si les roses recueillies dans le panier du petit Antoine ne devaient jamais faner, autant de signes pourtant laissés par les deux peintres pour rappeler que l’enfance et le bonheur, solitaire ou en partagé, sont fugaces et fragiles. Mais, grâce à l’art, il fait éternellement beau sur les jardins de Touraine, les jeunes bouviers paissent pour toujours leurs troupeaux dans une atmosphère de Trianon, et Antoine a neuf ans à jamais. Jean-Pierre Hoüel, Château et jardins en Val de Loire, détail

C’est sans doute cette représentation de petits fragments d’un idéal, désenglués « du temps qui détruit tout », pour reprendre un poncif des chansons à la mode de l’époque, et la suggestion chuchotée de leur caractère transitoire, qui donne à ces tableaux un fumet discret de mélancolie, qui les rend particulièrement attachants, non tant pour leur technique que pour l’atmosphère doucement surannée qui s’en dégage.

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