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Au-delà du réel

Nature morte (improvisée) aux coloquintes et à l'arrosoir

En ce début d’après-midi ensoleillé mais frissonnant sous les coulis d’une bise obstinément hivernale, la petite table disposée devant la boutique ouverte près des grilles du jardin des Tuileries donne un avant-goût de ce que l’on est venu admirer, en proposant une manière de nature morte aux coloquintes, à l’arrosoir et à la statue, qui incite à faire sien le temps immobilisé qui fonde ce type de représentation et à s’armer d’une (hélas) nécessaire patience avant d’accéder à l’exposition consacrée aux « Peintres de la réalité » par le musée de l’Orangerie. Simon Vouet, Saint Guillaume d'Aquitaine

Belle idée de reproduire pour partie la quasi-mythique exposition de 1934, qui a révélé au public un pan largement méconnu de la peinture française du « Grand Siècle », ainsi que des artistes d’une exceptionnelle envergure : Georges de la Tour et les Frères Le Nain. Avouons-le d’emblée, l’amateur ressort de ces quelques salles souterraines sous l’emprise d’un charme diffus qui persiste à ne pas vouloir se dissiper. Il faut dire que les plus fins pinceaux ont été ici réunis, même si ce n’est, parfois, qu’au travers d’une seule toile : de la palette sensuelle de Simon Vouet à la lumière dorée de Claude Gellée, des fruits parfaits de Louise Moillon aux transparences irisées de Sébastien Stoskopff, des intérieurs paysans des Frères Le Nain aux univers décantés de Georges de la Tour, pour n’en citer quelques uns, c’est une sorte de parcours idéal au cœur du XVIIe siècle qui se déroule, doublé d’un jeu de piste visant à saisir les influences des uns et des autres, italiennes chez Valentin de Boulogne ou Claude Vignon, flamandes et hollandaises chez Michel Corneille l’Ancien ou Lubin Baugin. Sébastien Bourdon, L'homme aux rubans noirs

Ce qui frappe, au sein de cette réunion d’œuvres contrastée, c’est une certaine unité de ton qui court de l’une à l’autre quel que soit le sujet traité – religieux, mythologique ou domestique –, une manière française, certes irriguée par diverses sources, mais qui se caractérise, dans l’ensemble, par une retenue, une pudeur, voire une gravité qui tiennent le spectateur à une certaine distance. Il y a du chuchoté dans cette peinture, un « hors du langage » qui creuse autour des figures et des objets représentés une irréductible marge de silence (même dans la Forge, presque immobilisée, des Le Nain), à laquelle il faut oser aller se heurter plusieurs fois avant d’espérer que les tableaux se livrent quelque peu, en ne dévoilant cependant qu’une infime part de leur mystère. Maître des Jeux, Le jardinier

Que peuvent bien, en effet, vouloir suggérer ces regards nimbés d’absence que l’on retrouve du Saint Guillaume d’Aquitaine de Vouet à l’Homme aux rubans noirs de Bourdon, et, avec une incroyable insistance, dans les deux toiles de Valentin (Le Concert au bas relief et Judith) ? Pourquoi, même dans les portraits pris de face, les personnages semblent-ils s’obstiner à ne pas envisager le spectateur les yeux dans les yeux ? Quelle est donc cette réalité qui a donné son nom à l’exposition, et qui semble, au fil de la visite, se déliter un peu plus ? Maître de l'Almanach Damien Lhomme, Vanité

Cette réalité est celle du perdu, de l’écoulement inexorable de la vie dont témoigne chaque toile que l’on peut lire comme une sorte d’instantané d’un révolu dont l’éphémère capturé ne fait que renforcer le sentiment de l’irrémédiable disparition. Tout est appelé à s’évanouir, comme les fleurs qu’offre le jardinier dans la toile du Maître des Jeux, la bougie près de s’éteindre dans celle du Maître de l’Almanach Damien Lhomme, ou les notes du concert représenté par Valentin, et, si l’on excepte les toiles d’essence religieuse ou mythologique, c’est cette évidence qui finit par s’imposer à l’esprit avec une poignante mélancolie. Valentin de Boulogne, Le concert (au bas relief)

Les toiles contemporaines mises en regard des plus anciennes, en dehors d’un beau Magritte (La lumière des coïncidences, 1933) et d’un intéressant Chapelain-Midy (Les raisins, 1934), ne font que rendre plus vif ce sentiment de perte, notamment pour ce qui est du domaine des natures mortes. Il y a bien quelque chose qui s’est égaré entre le XVIIe et le XXe siècle, un art de faire sourdre de la réalité une dimension insoupçonnée, poétique et recueillie. Au XVIIe, l’artiste parvenait à transcender un réel souvent sordide, au XXe, il se contente de le présenter, dans sa nudité prosaïque. Chacun appréciera ces approches selon ses inclinations. Toujours est-il qu’après ce parcours si parfaitement introspectif, dont on souhaiterait, au passage, qu’il permette à un artiste tel que Valentin de retrouver la place éminente qui devrait être la sienne, on a bien du mal, même sous le soleil, à retourner battre le pavé parisien et à y retrouver, pour paraphraser Musset, ce « bruit de la vie » qui « n’est pas la vie ».

Orangerie, 1934. Les « peintres de la réalité ». Exposition du 22 novembre 2006 au 5 mars 2007 au Musée de l’Orangerie, Jardin des Tuileries, 75001 Paris. Cliquez ici pour accéder au site de l’exposition.

Illustrations retenues pour le présent article :

1. Simon VOUET, Saint Guillaume d’Aquitaine (?). Huile sur toile, Alger, Musée des Beaux-Arts, en dépôt au Musée du Louvre.
2. Sébastien BOURDON, L’homme aux rubans noirs. Huile sur toile, Montpellier, Musée Fabre.
3. Maître des Jeux, Le jardinier. Huile sur toile, Cologne, Wallraf Richartz Museum.
4. Maître de l’Almanach Damien Lhomme, Vanité. Huile sur toile, collection privée.
5. Valentin de BOULOGNE, dit Valentin, Le concert (au bas relief). Huile sur toile, Paris, Musée du Louvre.

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