Mercredi 18 Octobre 2006
Tant pis pour Titien
Par jardinbaroque, Mercredi 18 Octobre 2006 à 22:15 GMT+2 dans Camera reservata

Lorenzo LOTTO (c.1480-c.1556),
Jeune homme lisant, c.1527.
Huile sur toile, Galleria dell’Accademia, Venise.
Lorenzo Lotto est un peintre insaisissable, dont l’œuvre ne fut vraiment reconnue qu’à la toute fin du XIXe siècle, grâce aux travaux de Bernard Berenson. Pas facile de se faire une place quand votre contemporain exact s’appelle Titien, qu’il connaît la fortune que l’on sait, et qu’il a l’impudence de vous survivre 20 ans.
Lotto est né vraisemblablement à Venise dans les années 1480. On ignore tout de ses premières années et des maîtres auprès desquels il fut formé. Il eut une vie itinérante, et ce dès le plus jeune âge. Vers 1495, il part dans les Marches, puis à Trévise en 1503, à Recanati en 1506, avec retour à Trévise la même année. En 1509, l’artiste est à Rome, où il travaille plusieurs années aux chambres vaticanes. Il est de retour dans les Marches en 1512 (Jesi et Recanati), puis c’est Bergame de 1513 à 1526, la plus longue période de stabilité de son existence. Sa trace devient plus floue jusqu’en 1538, mais on sait qu’il va à Venise et rentre à Bergame en 1526, qu’il retourne à Venise en 1527, pour repartir à Jesi en 1530 ou 1531, à Trévise en 1532, de nouveau à Jesi en 1535, puis à Ancône en 1538. C’est là qu’il ouvre un livre de comptes qui permet de suivre ses pérégrinations jusqu’à la fin de sa vie : en 1540, il est à Venise, en 1542 à Trévise, en 1545 de nouveau à Venise, en 1549 à Ancône où il réside jusqu’en 1552. En 1554, il est accueilli comme oblat (personne qui s'est agrégée à une communauté religieuse, généralement après lui avoir fait don de ses biens, qui en observe les règlements mais sans prononcer de voeux ni renoncer au costume laïque) à la Santa Casa de Lorete, où il meurt, entre septembre 1556 et juillet 1557.
Grâce à son livre de comptes et à ses lettres, on peut se faire une idée du caractère de Lotto. Naturellement porté à l’introspection, cette âme inquiète vécut en solitaire, dans une précarité proche de la pauvreté (il alla jusqu’à organiser une loterie avec ses œuvres, sans grand succès). Indépendant, il semble avoir eu des rapports difficiles avec ses amis, ses clients et ses aides et avoir été fréquemment abusé par ces derniers. Néanmoins, l’Arétin nous apprend que sa nature était pleine de bonté, et ses tableaux nous indiquent également un goût pour l’audace, l’humour, voire la provocation. Son œuvre, sans représenter une cassure nette à l’instar de celle d’un Caravage, tourne le dos au classicisme vénitien qu’incarnent Titien et Véronèse. On y décèle une multitude d’influences aussi diverses (et parfois inexplicables) que celles de Bellini, Raphaël, Botticelli, Corrège, Titien, Dürer et Holbein. La composition de ses tableaux est toujours imprévue, et se renouvelle à chaque œuvre. Son art du mouvement surprend, et annonce clairement, bien au-delà du maniérisme auquel on a trop souvent voulu le rattacher, les recherches du Baroque.
Difficile de choisir une toile dans un tel corpus d’œuvres. Je me suis arrêté sur ce tableau de jeune homme au livre, car il est, à mes yeux, non seulement représentatif de l’art consommé du portrait dont fait preuve Lotto, mais aussi une œuvre qui fait idéalement le pont entre héritage et avenir. Ce portait d’un jeune homme au regard songeur et mélancolique, retiré dans son Studiolo, qui tourne fiévreusement les pages de son livre sous le regard d’un lézard (symbole d’accès à la sagesse ou de tentation ?) qui sinue sur une table où des pétales de rose soulignent le caractère transitoire de toute chose, est d’une profondeur psychologique qui, à mon sens, n’est pas toujours aussi présente chez des portraitistes aussi célèbres que Titien, dont l’art d’apparat s’accommode parfois assez mal de ce type de considérations subtiles. En ce sens, Lotto se situe dans la droite ligne d’un Antonello da Messina, un des premiers peintres à avoir réussi à capter les ressorts infimes de l’âme et à les transcrire du bout de son pinceau, mais il annonce également de façon très claire la volonté qui hantera le Baroque de peindre les émotions en train de naître et de changer, l’action en train de se faire, la fugacité de l’instant.
Titien impressionne, mais des peintres comme Lotto touchent. Ce n’est pas mon ami à drakkar qui me contredira sur ce point.




