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L'art du silence

Lubin Baugin, Saint Jérôme

Lubin BAUGIN (c.1610-1663),
Saint Jérôme (dans sa grotte), seconde moitié du XVIIe siècle.
Huile sur cuivre fixé sur bois, Caen, Musée des Beaux-Arts.

Lubin Baugin naît à Pithiviers (Loiret) vers 1610 dans une famille aisée. Il fait son apprentissage de peintre à partir des années 1622, sans doute dans l’entourage des peintres de Fontainebleau (Quentin Varin ?), et est reçu, en 1629, maître peintre dans la corporation de Saint Germain des Prés, lieu qui attirait des peintres de différents horizons, tels les flamands ou les provinciaux, comme les frères Le Nain. A leur contact, Baugin s’ouvre aux divers courants qui marquent l’art pictural à cette époque. Il peint, à cette période, des natures mortes si célèbres qu’elles vont éclipser quelque peu le reste de son œuvre aux yeux de la postérité. De 1632-33 à 1640-41, Baugin part pour l’Italie et s’installe à Rome, où il se marie. Là, il est clairement influencé par les œuvres de Correggio (c.1489-1534), du Parmigiano (1503-1540) et de Raphaël (1483-1520). De retour à Paris, où sa présence est attestée en 1641, il est admis, très probablement en 1643, en qualité de maître peintre dans la corporation parisienne, puis se voit offrir des commandes importantes, notamment de grands tableaux pour Notre Dame de Paris, ainsi que des gravures et tapisseries. De 1647 à 1649, il décore la Chapelle des Nobles de la Congrégation de Notre-Dame des Jésuites, puis reçoit, en 1650, 650 livres (somme considérable) pour un Enlèvement d’Hélène réalisé pour le surintendant des finances, Particelli d’Emery. En 1651, Baugin dirige une équipe de décorateurs pour un autel de l'église Saint-Paul et signe un contrat pour le maître-autel de l'église Saint-Germain de Dourdan. C'est aussi cette année-là qu'il est reçu à l’Académie royale de peinture et de sculpture créée en 1648. Il travaille beaucoup, néglige ses devoirs envers l’Académie… et finit par en être chassé en 1655 pour absentéisme et divergences. L’année suivante, cet esprit libre s'occupe ouvertement de la réédition des livres du médecin empirique et protestant David Laigneau contre la saignée et auteur par ailleurs d'un traité d'alchimie. Il meurt à Paris en 1663.
Lubin Baugin, Le Christ mort

Lubin BAUGIN (c.1610-1663),
Le Christ mort pleuré par deux anges, seconde moitié du XVIIe siècle.
Huile sur toile, Orléans, Musée des Beaux-Arts.

Contrairement à ce que l’on croit souvent, Baugin n’est pas qu'un peintre de natures mortes. Certes, c’est un art qu’il a pratiqué au début de sa carrière, et avec bonheur, comme le prouve le Dessert de gaufrettes conservé au musée du Louvre. Mais la majorité de son œuvre reste d’essence mythologique et religieuse. De son séjour en Italie, Baugin a conservé un goût affirmé pour l’art de la Renaissance, pour Raphaël en particulier, dont il partage le goût pour des atmosphères claires et paisibles. Fin coloriste, Baugin va pourtant, dans les vingt dernières années de sa vie, produire deux œuvres majeures, d’où justement la couleur s’absente.
Le Saint Jérôme dans sa grotte, tout d’abord, qui offre une image sobre, dépouillée, mais extrêmement prenante, d’un vieillard au physique encore vigoureux, qui médite sur la mort. Par-delà le topos de la Vanité, exploité avec le succès que l’on sait durant tout le XVIIe siècle, Bauguin parvient, avec un refus total de l’effet et du pittoresque, à entraîner le spectateur au sein même de la méditation du saint. Grâce au jeu subtil de la pénombre et de la lumière, la scène, qui aurait pu être figée, est, au sens propre du terme, animée, et invite à la prière, ou du moins, au recueillement.
Le second tableau, sans doute de la fin de la vie du peintre, représente le Christ mort pleuré par deux anges. Là encore, nulle tentative coloriste, mais un camaïeu de teintes blafardes, nulle sophistication de la composition, juste un décor à peine suggéré, et le corps, vigoureux et meurtri, de face, qui occupe presque le tiers de la toile. Ici, tout est silence, mais sans aucune expression de la douleur. Le visage du Christ est grave, mais sans tension douloureuse, son corps est sans aucune plaie ni trace de sang, les angelots ne s’agitent ni ne grimacent. C’est l’expression même de la mort, au-delà de toutes les considérations humaines de tristesse et de déchirement : l’immobilité parfaitement délivrée des pesanteurs terrestres, le non-être absolu.
En ce sens, au travers de ces deux tableaux, Baugin rejoint cet autre maître de l’immobilité et du silence qu’est Georges de La Tour, mais également le musicien, dont la chronique rapporte qu’il fut son ami : Monsieur de Sainte-Colombe.

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