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L'éternité de l'instant

Nicolas Tournier, Saint Jean l'Evangéliste

Nicolas TOURNIER (1590-c.1639)
Saint Jean l'Evangéliste, avant 1626.
Huile sur toile, Rome, Galleria Spada.

Nicolas Tournier naît à Montbéliard (Doubs) en 1590. Il est issu une famille d’artisans protestants. Son père, André (?-c.1617), fraîchement enfui de Besançon pour fuir les persécutions catholiques est reçu maître peintre en 1573 ; il est son premier professeur. En 1610, Nicolas part pour Rome, où il travaille probablement dans l’atelier de Bartolomeo Manfredi (1582-1622), élève de Caravage, jusqu’en 1617, où il est possible qu’il rentre à Montbéliard pour enterrer son père. Il en repart très vite, avant le printemps 1618, sans doute pour rejoindre Rome, où sa présence est attestée de façon formelle de 1619 à 1626. Il se détache de l’influence de Manfredi pour se rapprocher du peintre français Valentin de Boulogne (1591-1632), son contemporain, arrivé à Rome en 1611 et qui y demeurera jusqu’à sa mort. De cette période romaine ne subsiste aucune trace de commandes, mais le corpus d’œuvres qui semblent y avoir été produit est vaste et ambitieux. Après Pâques 1626, Tournier rentre à Montbéliard, où il reste environ 5 mois, avant de s’installer dans le Midi, fin 1626 ou début 1627. Ici débute une vie quelque peu itinérante, émaillée de productions essentiellement religieuses. Il signe son premier contrat connu en Languedoc fin 1627 à Narbonne, réside à Carcassonne après avril 1628, arrive à Toulouse entre 1628 et 1630, habite à Narbonne durant 4 ans avant 1638, date à laquelle il retourne à Toulouse pour s’y fixer. Il y rédige son testament le 30 décembre 1638, et y meurt avant le début du mois de février 1639.

Ce Saint Jean l’Evangéliste de la période romaine est intéressant à plus d’un titre. Certes, l’esprit caravagesque y est présent, mais à l’état de traces. Ce tableau est, en effet, une œuvre d’un esprit paradoxalement assez classique, où Tournier se détache de ses modèles habituels (Manfredi ou Valentin de Boulogne), pour atteindre une sorte d’épure, sans surcharge ni contrastes appuyés. Le peintre semble s’être attaché à montrer une scène presque intime, celle du dialogue entre un saint et l’inspiration divine. Tout est ici austère, presque abstrait : un personnage seul, pas de décor, peu d’objets, une expression corporelle réduite au minimum, si l’on excepte les mains, particulièrement expressives, et qui apportent au tableau un réel sentiment de réalité. Tout semble suspendu, hors du temps, figé dans une sorte d’éternité et pourtant, dans le même temps, spontané, vivant comme un instant saisi au vol. Le visage du saint, presque juvénile, son regard levé vers le ciel, ont une expression extraordinaire, entre attente et gratitude. L’ensemble dit à la fois le silence et l’effervescence de la révélation. Tournier réussit donc le tour de force de peindre à la fois l’intemporel et le fugace, avec, qui plus est, une économie de moyens qui ne peut qu’étonner. Une sorte d’absolu dans la représentation de l’inspiration divine, avec une décantation que seul un protestant pouvait atteindre ?

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