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La note sensible

Les précurseurs du Romantisme, épisode 1

« Un musicien ne peut émouvoir les autres que s'il est lui-même ému : il est indispensable qu'il éprouve tous les états d'âme qu'il veut susciter chez les auditeurs. »
Carl Philipp Emanuel Bach, Versuch über die wahre Art das Clavier zu spielen (Essai sur la manière véritable de jouer des instruments à clavier), 1753.


Joseph WRIGHT of DERBY (1734-1797),
L'alchimiste à la recherche de la pierre philosophale
, 1771.
Huile sur toile, Derby, Museum and Art Gallery.

Le baroque musical est à bout de souffle. Il a vu disparaître petit à petit toutes les figures tutélaires qui ont assuré ses plus belles heures. 1741, Vivaldi meurt dans le dénuement à Vienne. Neuf ans après, Bach père rejoint son Dieu, puis, encore neuf ans plus tard, la grande faucheuse règle son compte à ce vieux solitaire de Haendel. Telemann, enfin, tire sa révérence en 1767 après avoir enterré tout ce beau monde. Une ère s'achève indubitablement. Cependant, en y regardant d'un peu plus près, une métamorphose aussi radicale que riche de promesses est déjà en train de s'opérer dans les années qui se situent autour de la mort de Vivaldi et, sous les ors marcescents du baroque, un monde nouveau est en train de frayer son chemin. C'est ce que vous propose de découvrir la série de billets que j'inaugure aujourd'hui.

En 1741, le jeune Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788), fils de son illustre père, est au service de Frédéric II à Berlin. Même s'il est clair que le Cantor nourrira toujours une préférence pour l'aîné de ses rejetons, le talentueux mais incertain Wilhelm Friedemann (1710-1784), il va cependant sans dire que l'éducation de Carl Philipp Emanuel a été soignée et lui a conféré toutes les bases nécessaires pour devenir un musicien émérite. Faut-il y voir la réaction d'un cadet contraint de sortir des sentiers battus pour faire entendre sa voix, mais il sera bien plus que ceci : il va tout simplement révolutionner la musique de son époque, ce que reconnaîtront contemporains et postérité au moins jusqu'à Mendelssohn (1809-1847). Mais écoutez plutôt :
Œuvre de transition, le premier mouvement de cette Symphonie en sol majeur (1741), tout en ne reniant pas complètement la tradition baroque de symétrie et de continuité, contient déjà en germe nombre d'éléments d'un nouveau langage : changements de rythme inattendus, contrastes marqués. Quinze années d'étude et de pratique après, le fruit est mûr :

Tout ce que l'on pouvait percevoir en filigrane dans l'œuvre précédente explose dans l'Allegro assai liminaire de cette Symphonie en mi mineur, que, si l'on en croit Charles Burney, Hasse, pourtant assez étranger à ce style, admirait au plus haut point. On voit ici l'affirmation d'une esthétique basée sur une intense trépidation rythmique ainsi que sur une fragmentation du discours musical, notamment au travers d'une utilisation consommée des silences et des ruptures dynamiques, qui, au lieu de produire un résultat chaotique, agissent comme un facteur de relance permanente au travers de l'alternance incessante entre moments de tension et de détente, sans nuire à la cohérence de l'ensemble. Cette manière confère aux mouvements rapides une progression implacable assortie de foucades imprévues voire véhémentes qui tentent de traduire au mieux les fluctuations d'une âme agitée par les passions. Les mouvements lents sont eux aussi gagnés par cette variation extrêmement rapide des climats affectifs qui se manifeste au travers, là encore, de l'irruption subite des silences et de l'exacerbation des contrastes. Ils y gagnent une profondeur nouvelle qui ouvre largement sur l'univers alors encore peu exploré de la sensibilité, ainsi qu'on peut l'entendre, par exemple, dans l'extrait suivant :
Voici un parfait spécimen de cet Empfindsamer Stil (ou style sensible) qui est, si l'on peut dire, la marque de fabrique de CPE Bach et dont l'influence se fera encore sentir bien au-delà du XVIIIe siècle ; on peut, en effet, le considérer comme un des ferments essentiels du Romantisme. Le caractère chantant (on est proche ici de l'aria d'opéra) mais extrêmement intériorisé de ce mouvement lent est typique de cette nouvelle manière de transcrire les émotions. On est en 1753, la révolution est d'ores et déjà en marche.

À suivre.

Œuvres présentées dans ce billet :

Carl Philipp Emanuel BACH (1714-1788) :
NB
 : H. indique le numéro du catalogue des œuvres de CPE Bach établi par Eugene Helm (1989). L'ancienne numérotation d'Alfred Wotquenne (Wq, 1905) figure entre parenthèses.

1. Symphonie en sol majeur pour cordes et basse continue, H.648 (Wq 173) :
1er mouvement : Allegro assai

2. Symphonie en mi mineur pour deux cors, deux flûtes, deux hautbois, cordes et basse continue, H.653 (Wq 178) :
1er mouvement : Allegro assai

3. Concerto pour clavier, cordes et basse continue en la majeur, H. 437 (Wq 29) :
2e mouvement : Largo mesto

Disques :

Extraits 1 et 2 : Symphonies. Concerto pour clavecin (H.423), Concerto pour violoncelle (H.432). Akademie für Alte Musik Berlin. 1 CD Harmonia Mundi HMC 901711.

Extrait 3 : Intégrale des concertos pour clavier, volume 7 (concertos H. 428, 434 & 437). Miklós SPÁNYI, pianoforte à tangentes & direction. Concerto Armonico. Péter SZÜTS, premier violon & direction. 1 CD BIS BIS-CD-857.

Vos commentaires

1 Le Vendredi 18 Juillet 2008 à 20:30 GMT+2, par Jean-Yves

Jean-Christophe, tu m’as « accompagné » un long moment hier, alors que nous évoquions la jeunesse de mon père avec mon médecin. Ce dernier me raconta – pour illustrer la germanophobie de bien de nos concitoyens – une prise de bec récente avec l’un de ses confrères qui affirmait que Georg Friedrich Haendel était un compositeur seulement remarquable. Et qu’il avait eu la chance de prendre la nationalité anglaise. Alors que Purcell était un génie. Comme si la culture germanique de naissance du premier l’avait entravé à l’être.
Nous sommes parfois – avec nos croyances – comme l’alchimiste, qui à force de regarder ce qu’il attend, croit l’avoir devant les yeux.
J’ai apprécié ces trois morceaux de l’allemand Carl Philipp Emanuel Bach dont j’ai respecté l’ordre d’écoute proposé dans ton billet : ordre qui me semble révéler le signe d’un nouvel élan dans la musique baroque.

2 Le Vendredi 18 Juillet 2008 à 21:16 GMT+2, par jardinbaroque

Ce que tu m'écris là ne m'étonne guère, cher Jean-Yves. Combien de fois me suis-je heurté, durant cette année universitaire durant laquelle tu as été, toi aussi, un fidèle accompagnateur, à ce dédain envers ce qui vient d'outre-Rhin. Les gens mélangent des moments de l'histoire qui n'ont pas à l'être et en font un brouet particulièrement saumâtre.
Ce billet est le premier d'une série qui tentera de faire comprendre comment est né le Romantisme en musique, qui, manque de chance pour les germanophobes, est un phénomène avant tout allemand.

3 Le Vendredi 18 Juillet 2008 à 22:07 GMT+2, par Ariana

Messieurs, je me permets une remarque suite à ces commentaires espérant que vous ne m'en tiendrez guère rigueur.
Il semble que personnellement je sois plutôt entourée de la tendance inverse à celle que vous peignez ici. A savoir, une germanophilie qui frise le fanatisme et qui à mon sens de par son excès ne rend guère justice à ce qui vient d'Outre-Rhin pour paraphraser Jardin, allant jusqu'à rejeter pour cause "d'insuffisance" intellectuelle ce qui n'est pas "germanique".
Est-ce dû à l'extrême pédance des "cercles parisiens" qui se veulent élitistes et intellectuels? Certainement en partie.
Mais je considère pour ma part que ce n'est pas là un critère qui doit en lui seul attester de la qualité d'une composition, car quelle réduction!
Et en effet quelle lamentable confusion des genres qui dessert chaque époque et culture concernées au final.

Ceci posé, je suis absolument enchantée de ce que vous annonciez les "racines" du passage du Baroque au Romantisme, Jardin, qui, Grands Dieux, évidemment (!!) pour ce dernier, vient bien d'Outre-Rhin, avec les diverses influences dont cette culture à cette époque se réclame par ailleurs.
Y aurait-il réellement des gens pour le nier?

C'est toujours un plaisir de passer par ici.
Bien cordialement.

4 Le Samedi 19 Juillet 2008 à 10:09 GMT+2, par jardinbaroque

Chère Ariana,
Merci pour votre visite et votre commentaire. Je ne vois pas pourquoi qui que ce soit ici pourrait vous tenir rigueur d'exprimer votre opinion en ces lieux qui sont, justement, conçus comme un espace de libre expression. N'hésitez pas à nourrir ces pages avec le talent qui vous est coutumier.
Même s'il est possible que certains cercles fassent preuve d'adulation vis-à-vis de l'Allemagne - encore faudrait-il savoir dans quel domaine -, je maintiens, pour ma part, qu'il existe bel et bien une défiance envers ce qui est germanique notamment dans les milieux de l'histoire de l'Art que je commence, études obligent, à connaître un peu. Essayez seulement de trouver une étude qui tienne la route sur l'art rhénan tardo-médiéval en français, quand tant de publications se succèdent sur les moindres recoins de la peinture italienne...
Je pense que personne d'un tant soit peu sérieux ne songerait aujourd'hui à nier l'origine germanique (mais aussi anglaise) du Romantisme. La série de billets inaugurée avec cette "Note sensible" va tenter, non pas d'étudier à fond la question, mais de donner des pistes pour montrer comment un certain nombre de choses ont pu se cristalliser, contre le goût dominant de l'époque, essentiellement italianisant. Elle devrait mener les lecteurs qui voudront bien s'y intéresser aux portes du XIXe siècle.
Merci pour votre fidélité et très cordialement.

5 Le Samedi 19 Juillet 2008 à 14:15 GMT+2, par Hébé

Cher Jardinbaroque,
De retour après plusieurs mois loin de la toile, je constate avec grand plaisir que votre blog n'a rien perdu de sa qualité. Votre article est un régal pour les yeux (mais où avez-vous donc trouvé cet étonnant tableau de Joseph Wright ?) et, évidemment, pour les oreilles. Je suis impatiente de découvrir la suite de vos billets sur la naissance du romantisme, qui combleront très certainement ma culture musicale, à ce sujet bien défaillante.
Très cordialement,
Hébé.

6 Le Samedi 19 Juillet 2008 à 16:52 GMT+2, par jardinbaroque

Chère Hébé,
Vous retrouver ici après une si longue absence est une joie sans mélange. Quotidiennement, je suis allé en visite sur votre blog, espérant un petit billet, mais rien. J'espère que les choses sont apaisées et que vous allez de nouveau nous régaler de vos trouvailles, que je vais, bien évidemment, guetter avec la plus grande attention.
Merci pour votre commentaire et pour votre fidélité.
Très cordialement,
Jardin.

7 Le Lundi 21 Juillet 2008 à 10:08 GMT+2, par venezia

Excellent ce 1er billet qui a un goût de fraicheur estival et très lumineux, il annonce de belles heures de promenades culturelles, et très accessible pour le néophyte que je suis.

8 Le Lundi 21 Juillet 2008 à 19:27 GMT+2, par cyrille

Voilà un premier billet fort alléchant qui laisse bien présager d' une suite non moins enrichissante et délicieuse à nos oreilles !
Le premier mouvement de la symphonie en sol majeur est effectivement au confluent du Baroque finissant et du Pré- Classicisme. Haydn s' en souviendrait-il dans ses premières symphonies de jeunesse ?...
L' effectif requis pour celle en mi mineur est indiscutablement de facture baroque. Mais la comparaison, si je puis dire, s' arrète là. On sent déjà, en effet, l' époque Classique poindre, voire même une ébauche assez palpable de romantisme balbutiant. La tension qui s' en dégage et les changements rythmiques en sont plutôt assez caractéristiques.
Quant au largo mesto : j' aime beaucoup sa simplicité du sentiment. Le jeu du clavecin est parfaitement rendu et pontue pleinement la tension et la douleur qui imprègnent cet émouvant 2ème mouvement de concerto.

9 Le Lundi 21 Juillet 2008 à 20:25 GMT+2, par jardinbaroque

Oui, cher Cyrille, tu as raison de souligner la filiation entre CPE Bach et Haydn, même si ce dernier aura toujours un peu de mal à reconnaître ce qu'il devait à son illustre prédécesseur, exactement comme Beethoven, qui peina à avouer sa dette envers ce même Haydn.
Je te remercie pour ton commentaire aussi éclairant que... sensible.

10 Le Dimanche 24 Aout 2008 à 14:42 GMT+2, par Greg

Cher Jardinbaroque,

J'avais délaissé ton blog voici quelques semaines, pour me concentrer sur quelques obligations qu'il me fallait régler au plus tôt. Quel bonheur de retrouver cet endroit incontournable pour moi qu'est devenu ce lieu ! En plus, quand il est agrémenté d'un billet si enthousiasmant, que demander de plus ? Tu explores là des terres qui me sont presque inconnues mais sur lesquelles je pense ne pas tarder à y faire escale ! Ma première priorité est d'aller acquérir ces petits bijoux. Dis-moi, es-tu certain de pas avoir d'actions dans les fabriques de disques ? Car, ce n'est pas la première que cette réaction m'envahi et je me pause des questions (je plaisante, bien sûr).
Que dire ? Bravo. Je vais enchaîner avec les autres billets, tout de suite.
J'aime également beaucoup les oeuvres que tu as choisies pour nouvel écrin !

11 Le Dimanche 24 Aout 2008 à 16:26 GMT+2, par jardinbaroque

Mais non, cher Greg, je n'ai aucune action dans quelque maison de disques que ce soit ;-) Remarque, je me dis quelquefois que ma banquière serait sans doute ravie du contraire...
Plus sérieusement, je te remercie pour ta visite et ton commentaire, ainsi que pour ton appréciation sur le nouvel habillage de ces lieux où tu es, tu le sais, chez toi. J'espère que tu continueras à y rencontrer le plaisir de la découverte.
A bientôt.
Amitiés.

12 Le Jeudi 4 Septembre 2008 à 00:14 GMT+2, par Henri-Pierre

Hummm, je ne vais pas semer encore plus de trouble en évoquant ce que tu sais Jardin me tenir à coeur : je ne vois pas de patrie privilégiée d'un romantisme qui sourdait partout en Europe mais qui fut ralenti en France par les évènements politiques.
La France s'est d'ailleurs bien rattrappée après cette parenthèse, mais de cela, nous en avons tellement parlé...

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