jardinbaroque

Ce qui les brûle

« Je voudrais être un rêve et rêve je voudrais te visiter. »
Daniel Arsand, Des amants, chapitre 94, page 164.



Carl BEGAS L'Ancien (1794-1854),
Autoportrait avec Johann Peter Weyer
, 1813 ?
Huile sur toile, Cologne, Wallraf-Richartz Museum.

Certains livres sont des flammes. L'avant-dernier roman de Daniel Arsand, Des chevaux noirs (Stock, 2006), m'avait, en dépit de sa qualité d'écriture, laissé quelque peu sur ma faim, peut-être parce que je m'attendais à y retrouver un peu de la Province des Ténèbres (Phoebus, 1998), dont la découverte, il y a quelques années, m'avait enchanté. Des amants, paru en mars 2008, déposé parmi d'autres ouvrages attendant lecture chez de très chers amis, s'est emparé de moi dès les premières pages. Impossible ensuite d'échapper à ce court récit, fébrilement dévoré.

L'histoire, en elle-même, n'a rien de particulièrement original. Au milieu du XVIIIe siècle, deux hommes, l'un issu du peuple, l'autre de la noblesse, se rencontrent et s'aiment. Ceux d'entre vous qui connaissent Maurice, lumineux roman écrit dans les années 1913-1914 mais publié, par la volonté de son auteur, Edward Morgan Forster (1879-1970), de façon posthume en 1971, rétorqueront qu'ils n'ont aucune envie d'en lire la transposition à la fin du règne de Louis XV. Qu'ils se rassurent, les deux ouvrages n'ont finalement pas grand chose en commun.

Sans faire injure au talent de l'auteur, on peut dire que la densité de Des amants relègue l'histoire, dans ce qu'elle pourrait avoir d'anecdotique, à l'arrière-plan, faisant des parcours individuels de Sébastien, le jeune chevrier, de Balthazar de Créon, ultime rejeton d'une puissante famille, mais aussi de la mère de ce dernier, un ballet d'ombres suffisamment précises pour que le pacte romanesque s'établisse avec le lecteur mais assez vagues pour tendre vers l'universalité. Car ce que pose le récit, au-delà de son ancrage historique, c'est l'inlassable question de savoir ce qu'est aimer et comment un lien particulier peut trouver sa place dans la société, thématiques intemporelles comme le sont les violences qui trament ces cent courts chapitres qu'il s'agisse de celles du désir, de la folie, de l'intolérance ou du silence.
L'ensemble est délivré au travers un récit supérieurement maîtrisé, composé dans une langue qui allie la fougue des élans préromantiques à une pureté lapidaire quasi coupante. Le verbe claque tout en se situant presque aux frontières du murmure, voire de l'indicible. L'atmosphère, raréfiée autant qu'elle est intense, feu sombre, mâchoire serrée, lisière d'abîme, griffures irradiantes, évoque immanquablement le danger de ce que l'on contient à toute force en en redoutant l'explosion autant qu'on la désire. Un roman décanté et  menaçant, d'une beauté austère, palpitante, terrible quelquefois, qui prend place, à mon avis, parmi les meilleurs ouvrages écrits, dans cette catégorie, ces dernières années.

« Beaucoup de honte, mais une certaine exaltation à découvrir que son amour pour Balthazar reste inentamé. Cet amour ne subira aucune altération, il lui est respiration nécessaire, stabilité, joie.
Et Balthazar qui toujours pardonne, et Balthazar qui accepte, et Balthazar qui le berce, et la présence de Balthazar à ses côtés qui le mène aux sommeils et aux rêves. Merci.

Trois heures avec l'homme de la guinguette, le débraillé, le lorgneur de garçons, le buveur de cruchons de gnôle, trois heures d'ébats satisfaisants, juste trois heures et puis ensuite convenir que c'est assez, que l'on commence à s'ennuyer, une fois la semence répandue et l'ardeur retombée. Balthazar est de nouveau dans ses pensées, il n'aspire qu'à retrouver son amour, et tout sera bien, tout rentrera dans l'ordre.

Nus, ils sont, lui et Balthazar, avec l'impression de flotter, de se perdre dans la chaleur l'un de l'autre, et c'est cela l'allégresse. » (Chapitre 46, pages 79-80)

Daniel Arsand, Des amants, Stock, 174 pages. ISBN : 978-2-234-05972-6.

Accompagnement musical :

Henri-Joseph RIGEL (1741-1799),
Symphonie en ré mineur
, opus 21 n°2 :
1er mouvement : Allegro maestoso.

Le Cercle de l'Harmonie.
Jérémie ROHRER, direction.
Enregistré en public en 2007.

200 ans de musique à Versailles, volume 17. 20 CD MBF 1107.

Vos commentaires

1 Le Mardi 1 Juillet 2008 à 18:54 GMT+2, par venezia

Rien qu'au résumé et aux impressions que tu nous livre ici on a qu'une hâte courir chez le libraire du coin pour, à notre tour lire l'histoire de ces amants.

2 Le Mardi 1 Juillet 2008 à 23:37 GMT+2, par Jean-Yves

Qu'ajouter après cette brillante analyse ? Rien. Alors, il ne me reste qu'à être redondant...
Edward Morgan Forster (« Maurice » écrit en 1913) appartenait à un monde littéraire et idéologique, où il convenait de louvoyer :
« Je veux aimer un jeune homme fort, issu des basses couches de la société, être aimé de lui, quitte à souffrir à cause de lui. C'est le ticket qui m'est échu. » (Personal Mémorandum, 1935)
Quand « Maurice » parut (dans les années 60), le public détesta non pas l'homosexualité en elle-même, mais d’être mis face à elle.
Les temps ont changé. Si Daniel Arsand n’a pas gommé l'option pessimiste de Forster dans son roman (l’amour a toujours sa part de torture et de tourment), la lecture en est différente : il s’agit d’abord de la rencontre de deux amants magnifiques que sont Sébastien Faure, le chevrier « maigriot […], le cheveu comme du foin gelé » et Balthazar de Créon, l’aristocrate.
La mort de ce dernier ne dessèchera nullement leur amour.
Comme dans un rêve qu’on souhaiterait revisiter chaque nuit !

3 Le Mercredi 2 Juillet 2008 à 18:08 GMT+2, par Henri-Pierre

Un livre que tu as lu un peu grâce à moi, un disque que j'ai acquis sur tes conseils...
Échange, concerto à quatre mains...
Il faudra aussi raconter Laurent Aymone de Franquières et Charles d'Herculais, en souvenir de ces amants-là et aussi de Maurice et le sublime "Anna soror" de la grande Marguerite.
Une anthologie mentale des fulgurances des amours interdites, les plus tragiques mais ausi les plus éternellement vivantes.

4 Le Mercredi 2 Juillet 2008 à 19:31 GMT+2, par Jean-Yves

Si Daniel Arsand a réussi un éclatant roman, célébration de l’amour, Jean-Christophe, tu sais trouver les mots, les sons et les images pour transmettre tes éblouissements.

5 Le Mardi 8 Juillet 2008 à 19:27 GMT+2, par cyrille

J' achète cet opus de Arsand dès que possible ! Nous en avions par ailleurs déjà parlé.
La toile de Bégas trouve en moi un écho bien particulier. Sublime.
Quant à l' illustration musicale, Jean-Christophe, cette sinfonia de Rigel fait partie de ce magnifique coffret que j' ai également acquéris avec un plaisir évident.

6 Le Mercredi 9 Juillet 2008 à 02:40 GMT+2, par Anicka

D'Oxford à Cologne se dessine le chemin sensible de ma géographie sentimentale...mentale. Géographie universelle des sentiments, fil fragile qui relie les êtres par-delà le temps. A qui rêvera Clive cette nuit ?

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