jardinbaroque

Un printemps plein de sève



Alexander ROSLIN (1718-1793),
La dame au voile
, 1768.
Huile sur toile, Stockholm, Nationalmuseum.

Il a souvent été question ici de Joseph Martin Kraus (1756-1792), contemporain exact de Mozart, mort un an, presque jour pour jour, après lui, mais dont la réelle redécouverte ne date que du tournant des années 1990, grâce, notamment, aux mémorables enregistrements du Concerto Köln (deux volumes de symphonies chez Capriccio, 10396 et 10430), auxquels ont fait suite des réalisations plus ou moins abouties d'autres ensembles. Après un 250e anniversaire de naissance complètement occulté par les festivités douteuses organisées autour de l'indéboulonnable « divin » Wolfgang, voici qu'arrivent sur le marché deux disques consacrés à des œuvres dont une large part demeurait, à ma connaissance, jusqu'ici inédite. Pour des raisons sur lesquelles nous jetterons un voile pudique, le second, consacré à la musique de scène d'Amphitryon, disponible depuis presque un mois en Allemagne, ne sera distribué en France que début août ; voici, en attendant, quelques lignes sur le premier volume, paru il y a quelques jours.

Essentiellement consacré à quatre cantates profanes italiennes sur des textes de Pietro Metastasio (Métastase, 1698-1782), sans doute le librettiste le plus prolifique du XVIIIe siècle, cet enregistrement propose également des extraits de la musique de scène d'Olympie, pièce de Voltaire représentée à Stockholm en janvier 1792 dans une traduction de Johan Henrik Kellgren (1751-1795). On retrouve dans ces pages instrumentales toute la sombre véhémence qui est une des marques de fabrique du meilleur Kraus, dont la musique se nourrit souvent de drame, dans toutes les acceptions du terme. Profondément marqué par le Sturm und Drang qui fleurit en Allemagne entre 1765 et 1775-80 environ, le compositeur en portera les stigmates jusqu'à la fin de sa trop courte carrière ; l'Ouverture, qui se souvient de Gluck, est, ainsi, un modèle du genre, avec son ré mineur angoissé, sa progression heurtée et haletante, son atmosphère étouffante, tandis que l'Andantino, lui, avoue ses attaches haydniennes - les deux musiciens se connaissaient et s'appréciaient - par ses références explicites aux Sept dernières paroles du Christ (Hob. XX :1, 1786-87).

Avec les cantates, la lumière change, mais d'autres qualités éclatent. La plus ancienne, La Scusa (L'excuse, 1777 ?) est pleine de sensibilité et d'ardeur juvéniles ; si elle n'a pas l'audace compositionnelle des œuvres de la maturité, elle n'en demeure pas moins une pièce délicieuse, savamment orchestrée et conduite. La Pesca (La pêche, 1780) et La Gelosia (La jalousie, 1781) nous offrent, elles, les fruits d'un talent parfaitement mûr. La première présente un merveilleux tableau où se répondent affects et éléments naturels, suggérés avec un art consommé des correspondances, la nuit et l'onde étant successivement pris pour symboles de l'intimité des amoureux puis de l'attente qu'ils ont l'un de l'autre, avant que ne s'exprime, dans l'aria finale, la vivacité d'une impatience encore ourlée d'incertitudes. La seconde va encore plus loin dans l'exploitation des qualités expressives de la musique, éliminant tout pittoresque pour se concentrer sur la traduction des agitations d'une âme inquiète, dévorée par le doute, hantée par la peur de la folie, mais finalement pleine d'espérance. Ces deux cantates montrent un Kraus en pleine possession de son art, soucieux d'illustrer l'infinie variété des passions humaines ainsi que leur caractère foncièrement changeant et imprévisible. Rien ne manque à ces petits bijoux pour lesquels le compositeur a usé d'une grande diversité de couleurs instrumentales et de rythmes afin de soutenir l'attention de l'auditeur. Une mention toute particulière, enfin, pour la plus récente des cantates, La Primavera (1790), qui est un chef d'œuvre tout à fait singulier. Si le sujet est banal - une femme, Irène, amoureuse qui attend le retour victorieux de son héros -, le traitement que lui réserve Kraus l'est, lui, beaucoup moins. L'auditeur passe, en effet, sans cesse des larmes au rire dans cette pièce qui ménage des moments de réelle profondeur expressive (second récitatif d'Irène) et des instants savoureusement facétieux, comme cette longue aria finale, ébouriffant festival de coloratures échevelées et de décalages entre le discours de la voix et de l'orchestre, pied de nez indiscutable à la tradition italienne de l'opéra seria qui n'est pas évoquer l'œuvre éponyme (1769) de Florian Gassmann (1729-1774). Un régal, qui en dit long sur l'intelligence et les capacités du compositeur.

Pour servir une musique de cette qualité, il faut des interprètes de tout premier plan. Il est peu de dire que le jeune ensemble L'Arte del Mondo, dirigé par Werner Ehrhardt, qui n'est autre que l'un des fondateurs et premier violon du Concerto Köln, est ici en terre d'élection. Si l'on excepte une cohésion encore perfectible de certains pupitres, péché de jeunesse, la prestation est confondante de justesse stylistique, de vivacité et de sensibilité. Rien n'a, semble-t-il, été laissé au hasard dans cette interprétation que l'on sent mûrie sans qu'elle tombe jamais dans le piège de l'attendu ou du conventionnel. Les couleurs sont belles, la dynamique d'ensemble impeccable, la direction rigoureuse sans jamais être dogmatique. Et que dire de la prestation de la soprano Simone Kermes, si ce n'est pour souligner son excellence ? Car tout y est, qu'il s'agisse de la virtuosité requise par ces cantates techniquement très exigeantes ou des capacités expressives déployées, tant dans l'effusion que dans le comique, avec un goût très sûr et un indéniable discernement. Il fallait une voix à la fois corsée et lumineuse, fluide mais d'une réelle densité pour faire revivre pleinement ces œuvres. Avec Simone Kermes, c'est chose faite et c'est, pour l'auditeur, une bénédiction.

S'il était encore besoin de fournir des preuves que Joseph Martin Kraus est un des compositeurs les mieux doués de la seconde moitié du XVIIIe siècle, ce remarquable enregistrement pourra en apporter une confirmation supplémentaire assez indiscutable, comme il démontre de manière éclatante qu'il suffit parfois d'un peu de curiosité et d'ambition artistique bien comprises pour faire d'un disque autre chose qu'un attrape-nigauds savamment emballé, espèce qui a, comme je le craignais, considérablement prospéré depuis la rentrée discographique. Les amateurs de Kraus guetteront, outre celle d'Amphitryon, la parution d'une anthologie de musique sacrée (Requiem, Miserere, Stella coeli) que Michael Schneider doit enregistrer cette année, avec, entre autres, le jeune et prometteur ténor Julian Prégardien. Bonne écoute.

Joseph Martin KRAUS, La Primavera, cantates profanes (+ extraits de la musique de scène pour Olympie).

Simone KERMES, soprano.
L'Arte del Mondo.
Werner EHRHARDT, direction.

1 SACD Phoenix Music Media 101 (distribution Abeille Musique).

Extraits proposés :

En tête du billet :
Olympie
, VB (Van Boer) 33 :
Ouverture en ré mineur (Adagio - Allegro ma non troppo - Adagio).

Ci-dessous :
Cantate La Gelosia, VB 46 :
Aria « Bei labbri »

Cantate La Primavera, VB 47 :
Aria « Va, ma conserva i miei »

Vos commentaires

1 Le Mardi 1 Juillet 2008 à 18:24 GMT+2, par philippe

magnifique billet, un pur dépaysement, tableaux splendides, musique merveilleuse... mise en page spirituelle..... je trouve injuste ton ire à l'égard de wolfgang, mais bon, c'est sans importance, et puis il est vrai que les commémorations de Mozart furent à l'image de notre époque, lourdingues à souhait et profondément émétiques. Le moins que l'on puisse dire est cela n'a pas éveillé ni amélioré l'année ! A cet égard une vraie désillusion.... il en restait ! Merci Jardinbaroque.

2 Le Mardi 8 Juillet 2008 à 19:39 GMT+2, par cyrille

Merci de faire humblement découvrir Kraus aux profanes. Voilà bien un compositeur merveilleux ! Je l' ai moi-même découvers il y a quelques années en effet, lors de la sortie discographique des deux volumes par le Concerto KÖLN. Plus que ses symphonies ( très bien écrites et dont certaines sont de purs chefs-d' oeuvres ), je fus marqué et ému par l' Ouverture Olympie ( d' un dramatisme saisissant ).
Il va de soi que j' attends le Requiem...

Autres publications sur le sujet

Aucune référence pour le moment.

Cet article ne peut faire référence à d'autres publications.

Commenter cet article

*


Pour être sûr... combien font 2 + 6 ? *

Se souvenir de moi


Les champs marqués d'un * sont obligatoires
Votre commentaire sera affiché en texte brut à l'exception des liens