Prétextes

Jan II BRUEGHEL, dit Le Jeune
(1601-1678),
Jacob JORDAENS (1593-1678),
et, peut-être, Lucas van UDEN
(1595-1672),
Noli me tangere, après 1625.
Huile sur toile, Nancy, Musée des
Beaux-Arts.

Merveilleux petit livre que celui qui m'est tombé sous la main, il y a quelques semaines. L'auteur, Frédéric Richaud, est né en 1966 et Monsieur le Jardinier, publié en 1999, est son premier roman. Il a choisi de le tisser autour du Versailles du début de règne personnel de Louis XIV et d'un personnage que la gloire des Le Brun, Le Nôtre et Lully a quelque peu relégué dans l'ombre : Jean-Baptiste La Quintinie (1624-1688), qui, après avoir reçu, en 1670, le titre de « directeur de tous les jardins fruitiers et potagers royaux », créa, à partir de 1678, le potager du Roi. Un silencieux que cet homme de la terre tel que nous le décrit Richaud, ennemi des mondanités jusqu'au dégoût (sa participation à une fête organisée au Louvre le laisse exsangue) voire au mépris de la rigoureuse étiquette d'une Cour qu'il ne cesse de fuir pour mieux se retrouver avec ses aides ou les paysans des alentours. Un fidèle aussi, à ses convictions comme à son ami, le rebelle et aventureux Philippe de Neuville, auquel l'attache une affection qui, si elle n'était quelque peu rugueuse, pourrait presque être qualifiée de tendre. Ces deux idéalistes, l'un ému par les théories émises sur la vitesse de la lumière, l'autre par la réalité de « la lenteur de [ses] escargots », en butte contre l'arbitraire de l'absolutisme de leur temps, vont voir, chacun à leur tour, leurs rêves se fracasser contre l'impitoyable réalité de la France d'un Roi soleil auquel l'auteur, signalons-le, n'épargne pas quelques égratignures, au demeurent parfaitement fondées. Ce que conte ce roman est, me semble-t-il, au-delà du prétexte de faire revivre, ici avec talent, la figure de La Quintinie, l'histoire d'une grande désillusion, du mirage qui consiste à vouloir changer la vie des autres, des chimères que nourrissent ceux qui, accrochés à la foi de ce qu'il font, pensent que les autres sont en mesure d'en partager le vertige. Un récit du désenchantement et de la solitude, excellemment mis en mots par Frédéric Richaud, dont le style à la fois dense et elliptique n'est pas sans rappeler la pointe sèche mais terriblement vibrante du Pascal Quignard de Tous les matins du monde, présentant un La Quintinie qui n'est finalement pas si éloigné de Monsieur de Sainte Colombe.
« Je suis allé marcher sur les hauteurs de Satory, ce matin. Pour la première fois. Le ciel était gris et silencieux. Vraiment, il faut voir Versailles de ces hauteurs : une gigantesque fourmilière, une confusion impressionnante d'hommes, de matériaux et de cris. J'ai gagné une petite chapelle en ruine qui surplombe la colline. Malgré les risques d'éboulement, j'ai passé l'ouverture. La lumière était douce. Le plafond s'était en partie effondré, la chapelle s'ouvrait sur la voûte du ciel. J'ai découvert une autre porte ; je l'ai franchie. Alors, une vaste étendue de terre et de ciel incultes s'est offerte tout à coup devant moi. Là, je n'ai plus trouvé que genêts enchevêtrés de vents et de lumières, et touffes de bruyère. Des heures durant, j'ai longé un sentier sinueux laissé par des bêtes sauvages. J'ai glissé dans un monde ouvert sur les montagnes des nuages où passaient de grands cris d'oiseaux solitaires. Et je n'ai plus rien su des hommes. » (Chapitre XV, page 113)
Frédéric RICHAUD, Monsieur le jardinier (réédition au Livre de Poche en 2004), 158 pages. ISBN : 2-253-11174-0.

Autre prétexte, que j'ai souvent eu à l'esprit pendant la lecture de Monsieur le jardinier, un tableau exposé au Musée des Beaux-Arts de Nancy. A priori, rien de très original dans le thème mille fois traité de la rencontre entre Jésus ressuscité, apparaissant sous les habits d'un jardinier, et Marie-Madeleine, ce Noli me tangere (« Ne me touche pas ») qui réaffirme avec force la scission entre sacré et profane, esprit et chair. Mais ici, la scène sacrée n'est justement qu'un détour pour masquer, en premier lieu, un exercice de virtuosité. Tout d'abord, les différences de style laissent supposer que plusieurs mains ont participé à la réalisation du tableau, Jan Brueghel Le Jeune ayant laissé à son contemporain Jacob Jordaens le soin de peindre les personnages, et peut-être chargé Lucas van Uden de réaliser le paysage à l'arrière-plan, avant de signer l'œuvre achevée. Ne soyez pas scandalisés, la pratique était courante bien avant le XVIIe siècle. Jan II Brueghel s'est concentré sur ce qui, semble-t-il, l'intéressait le plus, à savoir, outre les animaux, la description minutieuse, quasi botanique, des végétaux, fleurs, fruits, légumes, répartis ça et là sur la surface picturale comme autant de petites natures mortes autonomes. A droite les agrumes, citrons et oranges, les exotiques bananes et fruits de la passion voisinent avec les œillets, roses et coloquintes, le centre accueillant, pêle-mêle au sol ou en panier, choux, carottes, betteraves, artichauts, poireaux, fèves, pêches et panais, la gauche étant plutôt le royaume des fleurs, où se côtoient tulipes, iris, anémones, narcisses, roses et œillets, avec, trônant au centre, une superbe fritillaire. Outre la jouissance artistique née de la possibilité de représenter une grande variété de textures et de couleurs, le peintre semble avoir pris plaisir à réunir, dans cette œuvre, une large palette des productions de la terre, tant autochtones qu'allochtones, comme un hymne discret à la Création, et, par là même, au Créateur. Pour le coup, l'épisode religieux représenté devient doublement accessoire, à la fois ramené à une scène de genre dont le Christ vigoureux ferait d'ailleurs, s'il n'avait été ennobli, divinisé par Jordaens, un parfait paysan, et débordé par l'universalité suggérée par le foisonnement végétal et, dans une moindre mesure, animal, voulu par Brueghel Le Jeune.
Dernier prétexte, la musique
destinée à accompagner ces lignes. In the
Mountain Country d'Ernest John Moeran (1894-1950), compositeur britannique
d'origine anglo-irlandaise, est une rhapsodie qui ne dit pas son nom. Cette
« impression symphonique » qui devait s'intituler à l'origine
« prélude pour orchestre » a été créée en novembre 1921 et, comme
beaucoup d'œuvres de ce compositeur, qui gagnerait à être bien plus connu de ce
côté-ci de la Manche, elle s'inspire de la nature, ou, plus exactement, de la
juxtaposition de plusieurs sentiments de différentes natures, ici celles du
Norfolk et de l'Irlande. Une musique d'impressions diffuses, avec, ici, les
rocs et les vents pour fils conducteurs. Tout ceci n'a rien à voir, me
direz-vous, avec ce qui précède, et que vient faire cette musique du XXe
siècle dans ce contexte très XVIIe ? Vous avez raison. Plus
globalement même, en dehors du frisson de nature qui parcourt ces trois œuvres,
elles se meuvent dans des univers passablement différents, mais il m'a plu de
les réunir ici et de laisser à chacun le soin de tisser entre elles, comme je
l'ai fait, un réseau de correspondances. N'est-ce pas, au fond, un assez bon
prétexte ?
Ernest John MOERAN, Rhapsodies, Sérénade en sol majeur, In the Mountain Country, Nocturne pour baryton, choeur et orchestre*. Hugh Mackey, baryton*, The Renaissance Singers*, Ulster Orchestra, Vernon HANDLEY, direction. 1 CD Chandos CHAN 10235 X.
Par jardinbaroque, Mardi 24 Juin 2008 à 18:22 GMT+2 dans Écumes (article, RSS)





