jardinbaroque

Grâce à leurs yeux

Je dédie ce billet à celles et ceux qui m'ont accompagné durant cette première année de reprise d'études. Sans votre présence, ce chemin aurait sans doute été encore plus difficile à accomplir.
Merci.

Jardin.
Les liens en gras dans le texte matérialisent des liens hypertextes (pages en allemand et en anglais, bien mieux documentées sur le plan iconographique).

MAÎTRE DU MAÎTRE-AUTEL DE ROTTWEIL,
(actif dans le deuxième quart du XVe siècle),
Trône de grâce (Gnadenstuhl, détail), c.1440.
Technique mixte sur bois de sapin, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle.

Faire des recherches dans le domaine de l'histoire de l'Art ménage, loin des contraintes purement universitaires, quelques joies véritables. Le bonheur de la découverte en est une, et non des moindres. Je sais bien que l'œuvre que je vous présente aujourd'hui ne provoquera pas, demain, une déferlante d'intérêt pour l'art germanique de la fin du Moyen-Âge, mais elle me semble néanmoins suffisamment digne d'intérêt pour lui consacrer quelques lignes.

Comme une majorité d'artistes de cette époque, le maître à qui l'on doit cette scène est resté anonyme. On sait juste qu'il était actif dans le deuxième quart du XVe siècle à Rottweil, à environ 70 kilomètres du Lac de Constance. Cette précision géographique n'est pas totalement anodine, car les expressions picturales nées sur les terres du Saint Empire romain germanique varient, à l'époque, énormément d'une aire à l'autre, en fonction de l'influence plus ou moins importante, notamment, de l'art développé en Flandres, qui, évidente au Sud (Lac de Constance, vallée du Main) dès la décennie 1440, va se diffuser plus lentement au Nord, attendant, par exemple, la fin des années 1450 pour s'imposer, mais avec quelle force, à Cologne, restée jusqu'ici fidèle au style gothique tardif.

Ce Trône de grâce, représentation assez courante au Moyen-Âge de la triade Père, Fils et Saint-Esprit, nous est malheureusement parvenu fortement mutilé. La lacune située juste sous le groupe représentant Dieu et Jésus (voir la reconstitution en fin de billet) devait sans doute, à l'origine, accueillir une Crucifixion. Le caractère monumental de la composition et des figures avoue nettement son ascendance burgondo-flamande, mélange de réminiscences du Maître de Flémalle (Robert Campin, c.1380-1444) et de Claus Sluter (c.1350 ?-c.1405), son caractère fortement sculptural étant encore souligné par la propension, alors typique des artistes actifs autour du Lac de Constance, à géométriser les formes, que l'on retrouve, certes adoucie, chez le plus illustre de leurs représentants, Konrad Witz (c.1400-avant 1447). On pourrait presque parler, au prix d'un anachronisme total, de préfiguration cubiste, tant les formes géométriques simples, et notamment le carré, sont ici présentes (voyez le corps du Crucifié), mêlées à quelques ultimes survivances du style gothique international, perceptibles dans le traitement légèrement arachnéen des doigts.
L'impression globale pourrait être celle d'un hiératisme figé et froid. C'est compter sans le talent d'un maître qui a su rendre les regards extraordinairement vivants et expressifs. Voyez celui du Père omnipotent, abîme de tristesse ineffable et de douce résignation, voyez celui du Fils mort, dont le traitement beaucoup plus individualisé du visage renforce, en outre, l'humanité, marqué par l'ultime combat mais au-delà de la souffrance qui continue à ruisseler de son corps, dont la plaie au côté est mise en valeur par la position des doigts de Dieu qui semble dire au spectateur : « Vois, c'est pour toi que ceci a été accompli. Ce sang est celui qui te rachète. » Sous nos yeux se déploie un drame sacré dont l'implacable dimension humaine, la souffrance de tout père qui aurait perdu son fils, devait sans doute trouver chez les contemporains, pour lesquels le souvenir des grandes épidémies était encore vivace, des résonances qui échappent en partie à notre modernité, mais qui lui conservent un impact, au-delà des particularités de forme, qui peut toujours nous toucher aujourd'hui.

Accompagnement musical :
Media vita in morte - Ach homo perpende fragilis
,
antiphone tropé extrait du Codex 314 d'Engelberg,
manuscrit réalisé entre 1372 et 1400 environ.

Ensemble choral de la Schola Cantorum de Bâle.
Dominique VELLARD, chant & direction,
Wulf ARLT, direction.

Extrait de :

Codex Engelberg 314, musique du Moyen-Âge tardif. 1 CD Deutsche Harmonia Mundi RD77185.

Vos commentaires

1 Le Dimanche 15 Juin 2008 à 17:59 GMT+2, par Jean-Yves

Il y a d'innombrables façons de regarder, de ne pas trop regarder ou de ne pas regarder du tout. Tout passe par le regard. Celui du spectateur comme celui des figures représentées.
Le langage verbal peut facilement tromper, tandis que le regard, quelle que soit son ampleur, s'offre d'emblée à la méditation.
Il y a près de 6 siècles, le Maître du Maître-autel de Rottweil l'avait compris : regards éclairés par la lumière, regards pénétrants ; corps du Christ, baignant aussi dans la lumière, lisse.
Ce corps témoigne, avec les regards, que l'humanité l'emporte.
Merci Jean-Christophe, de cette découverte.

2 Le Dimanche 15 Juin 2008 à 18:15 GMT+2, par Laure

Que la joie et le succès t'accompagnent dans tes recherches!

3 Le Lundi 16 Juin 2008 à 14:31 GMT+2, par venezia

C'est un bonheur de constater, que tout ce travail accompli cette année,, tu l'utilise pour nous faire partager ce que tes yeux ont découverts, et notre joie est de t'accompagner ,que nous soyons acteur actif, ou passif, je me réjoui d'avance de ce succès que tu rencontres et qui est le juste fruits de ton investissement personnel.

4 Le Mercredi 18 Juin 2008 à 16:06 GMT+2, par Henri-Pierre

Cette géométrisation résolue est, tu as raison, à rapprocher du cubisme, je pense qu'il y a là une volonté d'abstraction assez radicale, y compris dans le visage jeune du Père (seule la couleur des cheveux exprime une notion d'âge), les drapés ne semblent pas contenir de corps et le corps de Christ est réduit à une épure, même le sang semble arrêté dans sa course, presque vitrifié.
Mais alors, alors il reste le regard de Dieu, regard bouleversant et effroyable, au delà de la douleur parce que le destin mêlé de l'Homme et de la Divinité accomplit l'unité qui nie la mort et la séparation.
Ce qui devait être est accompli, consommatum est, viennent les temps de la Rédemption.

5 Le Jeudi 19 Juin 2008 à 17:43 GMT+2, par ariaga

Ce blog est magnifique. Je viens de passe un moment dans les jardins et j'ai pensé aux jardins du philosophe alchimiste. Ils doivent être beaux et l'on ne peut s'y promener sans jambes ce qui pour moi signifie sans un enracinement dans toutes les beautés de la matière et de la vie. Merci pour ce moment de grâce.

Autres publications sur le sujet

Aucune référence pour le moment.

Cet article ne peut faire référence à d'autres publications.

Commenter cet article

*


Pour être sûr... combien font 3 + 4 ? *

Se souvenir de moi


Les champs marqués d'un * sont obligatoires
Votre commentaire sera affiché en texte brut à l'exception des liens