jardinbaroque

Simple ferveur



Carl Gustav CARUS (1789-1869),
Église au crépuscule
, c.1820-1825.
Huile sur toile, Paris, Musée du Louvre.

La musique sacrée de Franz Schubert (1797-1828) n'est pas, du moins pour le grand public, la partie la plus connue de sa production, éclipsée par ses chefs d'œuvre dans les domaines du Lied ou de la musique de chambre. Jusqu'ici, c'est la Messe en la bémol majeur (D678, 1822) qui avait connu la meilleure fortune discographique, mais il semble bien, à l'aune des récents enregistrements, que la Messe en mi bémol majeur, D950, composée en juin 1828, connaisse un certain regain d'intérêt. Après la réussite de Claudio Abbado, qui livrait, en 1988 (Deutsche Grammophon 423 088-2), une vision de l'œuvre d'un impact émotionnel indiscutable, la version testamentaire, partiale mais passionnante, de Carlo Maria Giulini (Sony SMK 87869, 1995), et la réédition de l'enregistrement historique (1960), d'une humanité prégnante jusque dans ses imperfections, d'Erich Leinsdorff (Testament SBT1111, 1997), la messe, si vous me pardonnez cette facilité de langage, semblait être dite, et il n'y avait sans doute pas grand chose à attendre de l'enregistrement de Richard Hickox, publié il y a quelques semaines par Chandos.

Grossière erreur, car voici un disque de très haute tenue qui, s'il n'abolit pas le statut de référence de celui d'Abbado, constitue, à ce jour, la meilleure alternative possible à sa proposition. Interpréter la Messe D950 de Schubert sur instruments « d'époque » n'est certes pas une première, puisque l'expérience a déjà été tentée, notamment par Bruno Weil (Sony « Vivarte », SK66255, 1995), avec un résultat, à mon sens, largement moins probant que dans ses enregistrements de la musique sacrée de Haydn (1732-1809). Hickox qui a réalisé, à la tête de son Collegium Musicum 90, dont le premier violon et co-fondateur n'est autre que Simon Standage, l'intégrale « historiquement informée » la plus intéressante des messes de Haydn, a, lui, parfaitement compris que si la musique du premier romantisme réagissait contre l'esthétique classique, elle en constituait également un prolongement. Sa version, aux effectifs allégés mais pas étiques, est ainsi d'une lisibilité polyphonique et d'une fermeté de ligne exemplaires ; elle rend parfaitement justice tant à l'élan romantique de l'œuvre qu'aux réminiscences bachiennes qui la parcourent (« Cum Sancto Spiritu » du Gloria, Agnus Dei). Mais ce qui différencie, à mon avis, le plus nettement cette vision de celles qui l'ont précédé, c'est la justesse historique du point de vue interprétatif du chef. En effet, la puissance évocatrice de nombre de passages de cette messe regarde loin vers l'avenir, avant-coureurs des compositions religieuses, par exemple, d'Anton Bruckner (1824-1896), ce qui conduit bien des chefs à tirer naturellement l'interprétation vers une esthétique postromantique. Hickox, lui, tout en se souvenant des ultimes messes de Haydn, confère à la Messe D950 des élans plus beethovéniens - Beethoven achève sa Missa Solemnis en 1823 - que brucknériens, évitant ainsi ce type de contresens. Prenant le parti d'une clarté expressive qui jamais n'exclut l'émotion, mais fait, au contraire, saillir avec beaucoup d'intensité les ombres menaçantes qui émaillent la partition (« Et incarnatus est » du Gloria), Hickox fait de l'œuvre un voyage palpitant, au sens physiologique du terme, lui conférant, par un choix particulièrement judicieux en matière de tempos et de gradations rythmiques et émotionnelles, une tension qui jamais ne se relâche, y compris dans les moments les plus effusifs, comme le Benedictus. Et la ferveur, me direz-vous ? Écoutez la supplication d'inquiétude et de tendresse mêlées du Kyrie. Les adeptes de macérations sulpiciennes, parfaitement étrangères, au demeurant, à l'univers schubertien, en seront pour leurs frais, mais ceux pour qui intériorité ne rime pas avec affaissement sirupeux apprécieront.

Un mot, pour finir, de l'équipe réunie pour l'enregistrement, qui n'appelle que des éloges, qu'il s'agisse du chœur, impeccable de mise en place et de réactivité, de l'orchestre qui déploie de superbes couleurs et participe pleinement au discours, ou des solistes, excellents et impliqués. Au bilan, un splendide hommage à Schubert et un grand disque de musique sacrée, qui s'impose, aux côtés d'Abbado mais dans une optique différente, au sommet de la discographie.

Franz SCHUBERT (1797-1828) : Messe en mi bémol majeur, D950, pour solistes, chœur et orchestre.

Susan GRITTON, soprano, Pamela Helen STEPHEN, mezzo-soprano, Mark PADMORE, ténor, James GILCHRIST, ténor, Matthew ROSE, basse.

Collegium Musicum 90.

Richard HICKOX, direction.

1 CD Chandos « Chaconne » CHAN 0750 (2008).

Extraits proposés :
En tête du billet :
Credo
 : « Et incarnatus est »

Ci-dessous :
Benedictus
.

Vos commentaires

1 Le Samedi 14 Juin 2008 à 20:51 GMT+2, par Chris-Tian Vidal

Je suis profane en la matière mais la musique sacrée est celle qui parle à l'âme de chacun. Il y a une élévation dans les derniers mouvements musicaux de l'extrait que tu nous proposes, comme dans les Ciels de Carus que tu nous offres, clochers toujours plus hauts vers Dieu. Tu nous fait enjamber quelques siècles, en effet.

2 Le Samedi 14 Juin 2008 à 22:19 GMT+2, par Jean-Yves

Jean-Christophe, en écoutant ces deux extraits de Schubert, je reconnais toute l’innocence et la ferveur qui enchantaient mes jeunes années, le dimanche à la messe ; l’église au crépuscule de Carl Gustav Carus ne faisant que fortifier ce sentiment.
Je retrouve mon exaltation d’alors ; extraordinaire frénésie d’un bonheur, que je croyais parfait, qui éternisait chaque instant, vitrifiait tout ce qui allait un jour – tel était mon espoir – s’approcher de mon cœur.
Le frêle et timide garçon, que j’étais, se nourrissait de ce suc musical magique et inoubliable : trouble de la beauté sonore que je mêlais à une soif éperdue d’aimer. J’ai longtemps cru d’ailleurs que la ferveur religieuse était le seul amour capable de répondre au mien.
Cette musique, que j’entends ce soir, est plus que ce récit de mon enfance « mythique » : elle mêle dans un style lyrique, mes références réalistes, mais aussi l'espace universel de l'amour que j’ai rêvé et auquel je ne cesse de songer. Merci de ce retour en arrière.

3 Le Dimanche 15 Juin 2008 à 03:39 GMT+2, par cyrille

Je ne suis pas adèpte, celà va sans dire, de " macérations sulpiciennes ", et je suis totalement d' accord quand tu dis que l' " intériorité ne rime pas avec affaissement sirupeux. ".
Le Benedictus en est, pour le coup, un brillant exemple.
Le Credo, c' est judicieux de le dire, a quelques accents beethovéniens : échos de la Missa Solemnis ( que j' aime tant ! ). Schubert vouait une admiration sans borne à Beethoven...
De fait, je ne vois pas pourquoi certaines interprétations de cette Messe D. 950 privilégient des élans brucknériens. Rien, à mon avis, ne justifie justement semblable contresens, pareille aberration. C' est réellement une erreure manifeste. Hickox l' a visiblement parfaitement compris.
Les deux extraits que tu offres ici, Jean-Christophe, incitent à connaître plus en détail cette version.
Quant à Carus, je suis bien trop profane en la matière pour en juger, comme il sied, la peinture.

4 Le Mercredi 18 Juin 2008 à 15:53 GMT+2, par Henri-Pierre

Stupéfait par le dialogue entre Carus et Friedrich, tu as vraiment le génie des correspondances ; je te le dis encore une fois.
Et le tout baigné par cete sublimissime musique...

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