jardinbaroque

Noblesse d'archet


Robert ADAM (1728-1792),
Cullen castle, Banffshire (Écosse), c.1770-80.
Crayon, encre brune, lavis de gris et craie blanche sur papier.
Édimbourg, National Galleries of Scotland.
 
Ah, l'Écosse, ses boissons fortes, ses châteaux hantés, ses brumes tenaces, ses midges obstinés (vous savez, ces petits moustiques dont la piqûre vous démange longtemps), terre de traditions, de forts caractères, de musique aussi. Il n'est guère surprenant qu'un tel pays ait pu produire, au XVIIIe siècle, une personnalité aussi attachante que Thomas Alexander Erskine, sixième comte de Kellie. Un people de plus ? Non, un musicien, un vrai.

Né au château de Kellie (Écosse) le 1er septembre 1732, notre homme à qui son habileté au violon vaudra le surnom de Fiddler Tam (Tom le violoneux) a reçu son éducation musicale auprès de Johann Stamitz (Jan Stamic, 1717-1757) à Mannheim, véritable creuset musical où s'élaborent, dans les années 1750, les éléments d'un langage musical nouveau, mélodique et brillant, à la fois galant et préclassique. De retour en Angleterre, Erskine va y imposer ce style dès son premier recueil de symphonies (Six Overtures in eight parts, op.1), publié à Édimbourg en 1761. Le succès est immédiat et va faire du comte un des acteurs incontournables de la vie musicale britannique. Son ouverture pour The Maid of the Mill est un « tube » dans les années 1765, à tel point que l'on en retrouve des échos chez Johann Christian Bach (1735-1782) et qu'elle est également interprétée à New York (1769), Saint Petersbourg (1772) et même à la Jamaïque (1779). En 1774, Kellie écrit une large partie de la musique destinée à animer la première Fête champêtre jamais organisée en Angleterre, manifestation qui dura cinq jours et coûta une fortune. Grand amateur de vin, de femmes et de musique, le comte assuma néanmoins simultanément les fonctions de Grand Maître des loges anglaise et écossaise, avant de mourir d'une « fièvre putride » à Bruxelles le 9 octobre 1781.

Épicurien fêtard et distingué, Kellie aurait pu se contenter de léguer à la postérité quelques piécettes anecdotiques, sentant les plaisirs de la chasse et l'élégant ennui des salons. Rien de tout ceci, et c'est peu de dire que l'on va de surprise en surprise tout au long de l'anthologie que consacre à ce compositeur le Concerto Caledonia, dirigé, comme il se doit, du clavecin par David McGuinness. Certes, l'Overture en ut majeur opus 1 n°2 est encore clairement une œuvre d'apprentissage, entrée sur un crescendo à la mode de Mannheim, mouvement lent gracieusement mélancolique, conclusion en forme de menuet gouailleur rapide. Mais dès le Quatuor en ut mineur (après 1765, ici en version pour orchestre), l'éclairage change radicalement. Voici une pièce d'une expressivité remarquable, qui ne pâlit pas un instant face aux réalisations du Sturm und Drang germanique : une œuvre emportée, Allegro hésitant, haletant, Andante, lui aussi, fait très rare, en mineur, oscillant entre sourire et larmes, Finale inquiet. Un bijou. L'Ouverture The Maid of the Mill (1765) est une excellente pièce pour le théâtre, riche de contrastes, très finement construite, à la fluidité mélodique délectable, dont on comprend, à l'écoute, qu'elle ait connu tant de succès. Le Quatuor en la majeur (après 1765) est un autre joyau, premier mouvement primesautier sans être superficiel, Adagio (dans la tonalité assez inusitée à l'époque de fa dièse mineur) d'une poignante effusion mélancolique, Menuet d'une élégance absolue, sans mièvrerie aucune, au Trio (en mineur) au bord des larmes. Il y a quelque chose de lumineux et, en même temps, d'extrêmement doux dans l'Andante con espressione qui ouvre la Sonate en trio en mi majeur (1769), une véritable tendresse, qui se retrouve d'ailleurs dans le Menuet qui suit, en dépit de son caractère dansant. Les mêmes remarques pourraient également s'appliquer à la Sonate en trio en sol majeur, Andantino rêveur, Tempo di Minuetto insouciant. Les deux pièces vocales, fort bien chantées par la soprano Mhairi Lawson, sont également très réussies, grâce mozartienne de Death is now my only treasure, ironie haydnienne de The Lover's Message. Un mot, enfin, pour saluer le Lord Kelly's Reel (un reel est un quadrille), à donner des fourmis dans les pieds aux plus engourdis, et le Largo, basé sur une ballade populaire, d'une douce nostalgie. L'interprétation du Concerto Caledonia est impeccable, d'un grand impact dynamique mais aussi d'une véritable subtilité. L'aptitude de l'ensemble écossais à varier les couleurs et les climats fait à chaque fois mouche, invitant tour à tour l'auditeur à entrer dans la danse ou à se laisser aller à la rêverie. Il y a chez ces artistes une envie de faire de la musique ensemble et de la partager qui est aussi évidente que communicative, et qui fait de ce disque un moment véritablement réjouissant.

Même si les spécialistes parleront encore de « petit maître », voici donc une musique d'un excellent niveau, qui démontre, si besoin était, quels trésors sont en mesure de produire certains amateurs, quand certains « grands » se sont quelquefois cantonnés à réutiliser les formules toutes faites qui leur avaient assuré le succès. Ici, ni longueurs verbeuses, ni superficialité ; voici des œuvres composées non seulement pour le plaisir, mais aussi avec un visible plaisir par un homme dont l'aptitude à goûter toutes les émotions de l'existence, riantes ou non, transparaît dans des compositions à l'humeur changeante, comme la vie même.

Fiddler Tam, the music of Thomas Erskine, 6th Earl of Kellie
 : Symphonies, musique de chambre et airs.

Mhairi LAWSON, soprano.
Concerto Caledonia.
David McGUINNESS, clavecin & direction.

1 CD Linn records CKD 240.

Extraits proposés
 :

En tête du billet
 :
Lord Kelly's Reel


Dans le corps du billet
 :
Overture en ut majeur
, op.1 n°2 :
1er mouvement : Allegro

Ci-après
 :
Quatuor en ut mineur
(Kilravock n°8) :
3e mouvement : Allegro

Quatuor en la majeur
(Kilravock n°9) :
2e mouvement : Adagio (en fa dièse mineur)

Vos commentaires

1 Le Lundi 2 Juin 2008 à 11:35 GMT+2, par Jean-Yves

Je devine, Jean-Christophe, que les quatre extraits que tu proposes dans ton article n'ont pas été "rangés" au hasard. S'agit-il seulement d'une chronologie temporelle ?
Je décèle une maturité dans la composition de ces musiques, parce qu'elle y gagne en gravité (j'ai n'ai plus du tout envie de sautiller sur les deux derniers extraits), comme si la vie avait marqué Thomas Erskine de son inévitable mélancolie.

2 Le Lundi 2 Juin 2008 à 20:11 GMT+2, par Laure

Magnifique "celtitude", guillerette ou nostalgique, solennelle et mesurée, j'aime le dernier morceau, je viens de l'écouter plusieurs fois de suite. Merci à toi de nous conter tous ces magnifiques créateurs.

3 Le Mardi 3 Juin 2008 à 13:47 GMT+2, par Greg

Cette gravue de château qu'on s'imagine presque hanté et ce "Lord Kelly's Reel", j'adore !
Superbe découverte de ce composietur écossais inconnu (me concernant), avec en plus un album de qualité.
Merci pour cette découverte et je pense que le disque trouvera un nouvel acquéreur bientôt !

4 Le Mercredi 4 Juin 2008 à 19:55 GMT+2, par cyrille

Je découvre, progressivement, depuis peu de temps, ton Blog, Jean-Christophe. Je profite donc de cet article musical pour te laisser ce tout premier message. Comme Greg, je fais la connaissance de Erskine. C' est une surprise de taille !
Il me reste à encore à parcourir l' ensemble de ton univers "blogesque". Je vais m' y atteler avec un sérieux intéret...

5 Le Mercredi 18 Juin 2008 à 15:36 GMT+2, par Henri-Pierre

Encore une découverte que je te dois.
J'ai surtout été sensible à l'adagio, les morceaux précédents me sont en revanche plus étrangers, mais tu connais mon peu de penchant pour l'allégresse exprimée.
Mais ceci n'est pas une restriction quant à la qualité de cette musique ; simple question de sensibilité.

6 Le Mercredi 18 Juin 2008 à 15:40 GMT+2, par Henri-Pierre

Ah oui, j'oubliais Adam, ce crayon est un vaste paysage de l'âme, il y a du Lantara là-dedans avec cependant un essor vers le fantastique et l'irrationnel très personnels.

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