jardinbaroque

Éphéméternité



Charmes en l'Angle, avril 2008.

J'ai achevé, il y a quelques jours, la lecture de Couleur du temps, petit roman de Françoise Chandernagor paru en 2004, qui attendait depuis longtemps sur ma table de chevet. L'histoire d'un portraitiste du XVIIIe siècle, Baptiste V***, fou de couleur, en particulier du jaune, peintre de Cour absorbé par l'afflux de commandes que lui vaut son talent pour rendre la réalité de ses modèles tout en l'embellissant. Le portrait d'un aveugle, tellement absorbé par son métier qu'il en oublie de prendre garde à ceux qui l'entourent, ne leur laissant qu'un seul choix : disparaître. Un livre intimiste oscillant entre scène de genre et Vanité où l'on croise aussi Chardin et Greuze, supérieurement écrit, comme toujours avec Françoise Chandernagor. Ces quelques 162 pages distillent, au-delà des anecdotes qui tissent le parcours d'une vie, quelques belles réflexions sur la fuite du temps, la vieillesse, la futilité du succès, la difficulté d'être, la solitude de l'Homme et du créateur.

« Le temps, de quelle couleur est-il ?
[...] il sent bien que le temps ne se pose pas sur les gens à la manière d'un vieux vernis ! Rien de si lisse, rien d'uni.
Gris, gris léger, le temps pourrait être gris léger - comme l'eau, comme la tourterelle, comme un Pierrot de Watteau. Un gris mêlé. Satin changeant. Écorce de bouleau. Moire et miroir. Pluie et vent. Avec des taches, des bigarrures. Le temps revêtirait le peintre d'un large manteau d'accrocs, d'une écharpe d'écailles dont chacune apporterait sa nuance à la lumière de l'ensemble. » (pp. 145-146)

Françoise Chandernagor, Couleur du temps. Gallimard, collection Folio, ISBN : 2-07-032030-7.

La musique britannique de la première moitié du XXe siècle, peu connue et rarement interprétée en France pour des raisons obscures qui n'ont rien à voir avec l'art, recèle un nombre incalculable de trésors. En ce moment, un disque ne quitte guère ma platine. Il s'agit des Intimations of Immortality de Gerald Finzi (1901-1956), œuvre composée entre la fin des années 1930 et 1949-1950, selon une habitude propre à ce musicien qui laissait souvent reposer longtemps ses compositions avant de les achever. Il s'agit ici d'une sorte d'ode, sur des versets des Recollections of Early Childhood de William Wordsworth (1770-1850), pour ténor, chœur et orchestre, qui forme une suite d'impressions sur le thème des joies perdues de l'enfance, de la rupture avec la fraîcheur dans la perception du monde qu'implique le passage à l'âge adulte. Une musique qui ménage des plages d'intense méditation et de soudaines explosions de joie, mais dans laquelle sinue toujours un profond sentiment de mélancolie. Quarante minutes superbes, dont je vous ai livré un petit aperçu en tête de ce billet, mais que je ne saurais trop vous conseiller de découvrir en entier.

Gerald Finzi, Intimations of Immortality, opus 29 (+ For St Cecilia, opus 30). James Gilchrist, tenor, Bournemouth Symphony Chorus & Orchestra. David Hill, direction. 1 CD Naxos 8.557863.

Extrait proposé : « And O, ye Fountains, Meadows, Hills, and Groves ».

Enfin, je ne peux que recommander à ceux qui auraient la chance de se rendre en Allemagne dans les semaines qui viennent de faire un détour par Francfort sur le Main pour y découvrir une superbe exposition consacrée, au Städel Museum, à trois siècles de Natures mortes : Die Magie der Dinge (La magie des choses, 1500-1800). Bien sûr, notre époque, prise dans les rets de l'immédiateté et du papillonnage, se porte plus vers le glamour Ancien Régime ou la monumentalité babylonienne que vers la contemplation silencieuse de ces tableaux, parfois sobres, parfois extrêmement virtuoses, composés d'objets, de fruits, de fleurs ou d'animaux. Et pourtant, s'il est bien un genre qui ne cesse d'interroger la finitude de toute chose et fait sentir au spectateur son propre caractère transitoire et dérisoire, c'est bien celui de la Nature morte. Bien sûr, on peut se limiter à la jouissance du jeu des textures, des reflets. Mais ces œuvres ont bien plus à nous raconter. Regardez ce que fait Justus Juncker (1703-1767) dans sa Nature morte à la poire et aux insectes de 1765, reproduite (médiocrement) ci-dessus : le fruit est présenté sur un piédestal, comme la plus impérissable des statues, alors que son support, à qui la pierre devrait conférer une certaine forme de pérennité, est montré fissuré, donc périssable, tandis que mouche et papillon parlent le langage de la pourriture et de l'éphémère. Renversement des valeurs : le transitoire est éternel, l'éternel est transitoire. Abolition du renversement : tout finira par disparaître. Une mise en abyme prodigieuse de ce coquin de temps qui n'en finit pas de s'enfuir.

Jusqu'au 17 août 2008 : Die Magie der Dinge, Städel-Museum, Schaumainkai 63, Frankfurt am Main. Entrée, comprenant l'accès aux très riches collections permanentes du musée : 10€. Lien vers le site du musée : cliquez ici.

Vos commentaires

1 Le Dimanche 11 Mai 2008 à 14:57 GMT+2, par Sissi

Bonjour,

Un petit mot en passant : j'aime beaucoup votre site et je le lis avec plaisir, récemment conquise par la période baroque j'ai beaucoup à apprendre et votre blog est une mine d'or pour moi.

Merci

2 Le Dimanche 11 Mai 2008 à 16:21 GMT+2, par Greg

Voici un billet qui est le bienvenu avec cette chaleur : il est léger et rafraîchissant, paisible et intime... tout le contraire du temps d'aujourd'hui.
Merci pour cette réflexion sur la nature morte ! C'est court mais interpellant et réfléchis !
Quant à l'extrait musical, il colore parfaitement ce temps dont on cherche les teintes. Merci !

NB : l'exposition de Babylone n'est pas si mal que ça ! ...surtout sa deuxième partie ! :-)

3 Le Dimanche 11 Mai 2008 à 16:59 GMT+2, par Chris-Tian Vidal

Tous nous cherchons à capter le temps et si nos montres ne valaient rien?
La perception du temps, elle se fait peut-être par la conscience de la sortie du "paradis" de l'enfance et l'entrée dans "l'âge d'homme"...
Le temps, c'est peut-être comme la chute en douceur de la fin du thème de l'extrait musical que tu nous offres, ici. En douceur, le temps nous fait nous taire. Nous disparaissons. Le temps nous extrait.
"Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or".
Charles Baudelaire.

4 Le Dimanche 11 Mai 2008 à 17:09 GMT+2, par Chris-Tian Vidal

J'aurais pu aussi commenter la chute de ce thème musical par un signe de ponctuation, le suivant :
?

5 Le Mardi 13 Mai 2008 à 16:29 GMT+2, par vking

Que j'aime cette belle couleur vert tendre.... ^^

6 Le Mardi 13 Mai 2008 à 17:31 GMT+2, par Henri-Pierre

Un peintre de cour amoureux du jaune... Pas en habits certainement car le jaune était censé, jusqu'à l'aube du XIXe siècle, porter malheur ; on pense plus rationnellement que les pigments utilisés à l'époque pour l'obtention de cette teinte étaient toxiques.
Cet insignifiant détail pour ajouter quelque chose à ce billet toujours si plein de cohérence et d'intelligence. Tu touches un point faible avec Françoise C qui manie la langue française avec tant de justesse et de sensibilité ! c'en est du grand art ; et en plus sa perception du dix-huitième siècle est si juste qu'on pourrait penser qu'elle l'a habité, en tout cas, elle l'a compris à merveille.
D'ailleurs elle ne voit pas l'Ancien Régime d'un œil très "glamour" (il fallait bien que je m'insurge un peu).
Ceci n'enlevant rien à la vérité de l'inéluctable qui corrompt le charme apparemment lisse des natures mortes en vertiges mortifères.
Tout passe oui, les hautes herbes si vertes lorsque la photo fut prise, éclatent déjà d'une constellation de renoncules qui aurait damné le peintre amateur de jaune de Madame Chandernagor.
Cette musique anglaise semblait bercer la prairie et prolonger vers des ailleurs éternels sa fraîcheur mourante.

7 Le Mercredi 14 Mai 2008 à 08:01 GMT+2, par Jean-Yves

La grandeur d'un homme ne tient pas seulement à l'étendue et à la profondeur de son intelligence, mais aussi à sa générosité.
Une générosité qui le conduit à ne pas chercher à confirmer ce qu'il sait déjà, mais plutôt à être en permanence capable de se déprendre de lui-même.
Que vaut l'acharnement du «savoir», s'il ne doit assurer que l'acquisition des connaissances et non pas l'égarement de celui qui met un point d'honneur à faire disparaître les échafaudages de son moi ?
La leçon ? : Garder son attention toujours en éveil pour le mystère de l'être humain, pour tout ce qui laisse entrevoir par un geste involontaire, un mot, une contradiction, ce qui échappe à toute logique, à toute analyse.
La mélancolie de ton extrait musical, tant elle peut charmer et enfermer celui qui l’écoute, invite pour moi à cette même leçon. Mais peut-être ne s’agit-il que douce mélancolie pour qui cherche un refuge contre un monde absurde et furieux ?
Comme tu l'écris à propos du tableau «La magie des choses», "tout finira par disparaître". Et donc mieux vaut être présent au monde avant notre propre disparition et celle des autres.

8 Le Vendredi 16 Mai 2008 à 23:05 GMT+2, par davidnonoise

je vois que ton blog a de plus en plus de fideles!!!
quel plaisir!!
comme ca a été dis plus haut ce blog est une mine d'or, ca resume parfaitement ma pensé!!
et quelle photo splendide que cette herbe verte!!

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