jardinbaroque

Allée des ombres



Pieter de HOOCH (1629-1684),
Réunion musicale dans une cour
, 1677.
Huile sur toile, Londres, National Gallery.

Rembrandt, Vermeer... Point n'est besoin d'être un spécialiste pour pouvoir citer quelques noms de peintres hollandais du XVIIe siècle. Tentez maintenant le même exercice avec les musiciens. C'est moins facile, non ? Pour cet avant-dernier billet du parcours baroque inauguré ici il y a quelques semaines, c'est pourtant aux Pays-Bas que je vous propose de vous rendre.

Même si bien des coins d'ombre subsistent dans sa biographie, on sait que Carolus (Carel) Hacquart est né à Bruges, vers 1640. Formé en qualité d'enfant de chœur dans sa ville natale et à Saint Bavon de Gand, puis ayant appris, au minimum, l'orgue et la viole de gambe, c'est néanmoins à Rotterdam qu'il s'établit et se marie en 1669. En 1674, il est à Amsterdam et y publie sa première œuvre, les Cantiones Sacrae, puis y produit De tromfeerende Min (L'amour triomphant, 1678), pastorale qui peut être regardée comme le premier opéra sur un livret néerlandais. Ce travail lui permet de gagner la protection de Constantijn Huygens (1596-1687), premier conseiller du futur roi d'Angleterre Guillaume III et musicien autant que mélomane averti. En 1679, Hacquart est nommé organiste à La Haye, où il publie, en 1686, un recueil de sonates (Harmonia Parnassia, opus 2) et un de suites pour viole de gambe et basse continue (Chelys, opus 3). Après cette date, on perd complètement sa trace. On peut néanmoins conjecturer, sur la base de notes manuscrites figurant sur l'unique exemplaire conservé de Chelys, que Hacquart est mort vers 1701 ou 1702, dans un lieu qui demeure inconnu.

Si ses sonates et ses pièces sacrées ne manquent pas d'intérêt, notamment par leur mélange d'influences italiennes et de mélodies populaires (voir, à ce sujet, l'enregistrement de l'Ensemble Clematis, paru chez Musica Ficta, MF8006, hélas un peu inégal et desservi par une prise de son trop proche), son œuvre pour viole de gambe est révélateur de la vaste culture musicale de Hacquart et de sa capacité à opérer de fructueuses synthèses entre différents styles. Adoptant, au rebours de la pratique courante dans les Pays-Bas, les éléments de la suite tels qu'ils ont été formalisés par les clavecinistes français (Prélude ou Fantaisie suivis d'au moins quatre mouvements de danse), le compositeur choisit, dans le traitement, une manière qui relève autant de l'esthétique anglaise (diminutions) qu'allemande (liens thématiques entre les danses), tout en y mêlant des réminiscences d'airs flamands ou hollandais. Une musique de carrefours, où apparaît même parfois une théâtralité qui sent l'Italie, mais supérieurement construite, tour à tour enjouée, rêveuse, mélancolique, toujours envoûtante.

Chelys (La lyre) a paru en 1686, la même année que le Premier livre de pièces pour une ou deux violes de Marin Marais (1656-1728), mais si l'œuvre du violiste du Roi Soleil a bénéficié assez tôt d'interprétations souvent très réussies, celle de Hacquart est longtemps demeurée dans l'ombre. En 2004, Guido Balestracci, musicien remarquable, réunissait quelques amis autour de six des suites du mystérieux hollandais. Le résultat est un disque enivrant, qui rend pleinement justice au caractère et à la richesse des compositions ainsi qu'à l'originalité et à l'intelligence du compositeur. Le son est charnu, la complicité entre les interprètes absolument évidente. Tout sonne ici parfaitement juste, qu'il s'agisse de la gaîté des gigues ou de la noblesse des allemandes, dans une atmosphère dont la luminosité à la fois claire et diffuse n'est pas sans rappeler les tableaux de Vermeer. Un disque admirable, dont on regrette qu'il n'ait pas eu de suite.

Carolus HACQUART (c.1640 ?-c.1701/1702 ?) : Chelys, suites pour viole de gambe et basse continue.

Nicola DAL MASO, violone, Rafael BONAVITA, archiluth, Massimiliano RASCHIETTI, orgue & clavecin.
Guido BALESTRACCI, viole de gambe & direction.

1 CD Symphonia SY 03205.

Extraits proposés :

En tête du billet :
Suite n°8 en mi mineur
 : Fantasia.

Ci-dessous :
Suite n°10 en la mineur
 : Gigue.

Suite n°11 en sol mineur : Allemande.

 
Pour approfondir :

Amsterdam, 1683, parution du seul recueil de musique instrumentale du lübeckois David Petersen (c.1651-après 1709), compositeur qui fit toute sa carrière aux Pays-Bas et dont la trajectoire présente bien des points communs avec celle de Hacquart. Mélange d'influences allemandes et italiennes, ses sonates virtuoses pour violon, fortement marquées par l'esprit d'improvisation propre au Stylus Phantasticus, ne pâlissent pas aux côtés de celles des grands autrichiens Schmelzer (c.1623-1680) ou Biber (1644-1704). Extravagances et bizarreries, soutenues par un brio compositionnel évident, font de ces Speelstukken (Pièces à jouer) une œuvre jubilatoire et résolument à part. L'ensemble The Rare Fruits Council, mené par l'ardent violoniste Manfredo Kraemer, est ici sur ses terres et livre une interprétation à vous faire décoller de votre fauteuil.

David PETERSEN (c.1651-après 1709) : Speelstukken. The Rare Fruits Council. Manfredo KRAEMER, violon & direction. 1 CD Astrée/Auvidis E 8615.

Vos commentaires

1 Le Vendredi 9 Mai 2008 à 23:15 GMT+2, par Chris-Tian Vidal

Douceur. Ascension. Décrescendo. Ré-ascension. Force. Gravité et enfin, plénitude du moment vécu. On s'endort serein.
Au-delà ou dans les ombres...
Merci.

2 Le Mardi 13 Mai 2008 à 17:37 GMT+2, par Henri-Pierre

"Une musique de carrefours, où apparaît même parfois une théâtralité qui sent l'Italie, mais supérieurement construite, tour à tour enjouée, rêveuse, mélancolique, toujours envoûtante."
Comme les perspectives qui se croisent, là où l'espace se travestit en miroir et la vérité en reflets sur le tableau de Pieter de Hooch que tu proposes avec tant d'a propos.

3 Le Jeudi 15 Mai 2008 à 16:18 GMT+2, par Jean-Yves

La Suite n°10 en La mineur de Carel Hacquart a retenu tout mon intérêt : serait-ce la sensualité de cette gigue qui en efface toute sa vivacité ou la vivacité atténuée qui en provoque sa sensualité ?
Il me vient en écoutant cet extrait ce souvenir d’enfance où je m’amusais à écouter des disques 78 tours sur le mode 45 tours ; écoutes qui provoquaient en moi cette perception lointaine des choses, déformées que j’aime tant aujourd’hui.
Dans le tableau de Pieter de Hooch, la présence des miroitements de la ville en perspective lointaine contrefait la réunion musicale du premier plan. Comme si la musique produite était entendue par le couple à travers un filtre.
Serais-je un adepte des falsifications ?

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