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Horizons


Georges MICHEL (1763-1843),
Paysage orageux avec ruines
, après 1830 ?
Huile sur papier marouflée sur toile, Londres, National Gallery.

La première fois, c'était à Strasbourg, un Orage auquel je n'avais pas pris garde lors de ma visite au Musée des Beaux Arts. Puis une toile encore, à Karlsruhe. Puis deux, à Lille. Et enfin, le déclic. On me dira ce que l'on voudra, cet homme est un prodigieux mystère. Qui connaît aujourd'hui son nom en dehors d'une poignée d'historiens d'Art ? Le dernier ouvrage qui lui a été entièrement consacré date de 1927, on trouve trace d'une exposition parisienne en 1967 dont, pour l'heure, je ne sais rien. Maigre moisson.
Pourtant, on lui reconnaît aujourd'hui une influence déterminante sur l'École de Barbizon, on note, ici et là, à quel point sa manière le distingue de ses contemporains, on mentionne la synthèse qu'il a su opérer entre l'influence de la peinture de paysage hollandaise du XVIIe siècle, qu'il connaissait parfaitement, et les codes de l'époque où il vivait et créait. Mais si on parle de lui, quand on le fait, ce n'est presque que par inadvertance, notes de bas de page, lignes éparses.

Ses œuvres, vous les trouverez dispersées un peu partout, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne et même aux Etats-Unis et en Russie. Il paraît qu'il en a peint plus de huit cents ; ce chiffre doit sûrement tenir compte aussi des aquarelles. Il faudrait y ajouter, paraît-il, deux mille dessins. Quand on pense à l'insuccès de l'artiste, qui n'exposa plus au Salon, qui ne l'avait d'ailleurs jamais distingué, à partir de 1814, une production aussi enragée laisse songeur. Combien de tableaux dorment-ils dans d'inaccessibles collections privées, combien ont-ils été détériorés, recoupés, perdus ? On ne le saura sans doute jamais, mais lorsqu'on constate la qualité de ceux qui sont actuellement exposés, il est permis de frémir à la pensée de ce qui nous a sans doute à jamais échappé.
Lui, c'est un souffle qui s'étend aussi loin qu'il le peut pour tenter d'atteindre l'horizon, ce sont des ciels qui oublient d'être limpides comme pour signifier que les choses vont mal finir, en coups de tonnerre, en bourrasques, en averses, c'est une humanité rendue à sa dimension dérisoire face au déchaînement prévisible des éléments ou à l'arrivée de la nuit qui va l'avaler. C'est tantôt le tremblement qui saisit à l'approche de l'orage qui avance, tantôt le vertige qui s'insinue lorsque tout ce qu'embrasse la vue se fond dans une même teinte pour ne plus sembler faire qu'un seul ensemble. Ici, la musique des couleurs n'est pas de chambre. La pâte est puissante, profondément symphonique ; dépassant le jeu des réminiscences formelles, le romantisme est bel et bien à l'œuvre, effusif, farouche, hautain.

Tout en douceur, j'ai découpé les pages jaunies de l'exemplaire du livre, reçu il y a quelques jours, que Léo Larguier lui a consacré en 1927. La collection dont l'ouvrage fait partie se nomme « Les petits maîtres français ». Vous savez ce que c'est, vous, un « petit maître » ? Pour ma part, je feins de l'ignorer. Je ne souscris pas à cette notion, béquille de critique qui a raté sa vocation d'entomologiste, qu'on trouvait accolée, il y a moins de cent ans, au nom de Vermeer. Chaque artiste est important, car même ses maladresses peuvent en apprendre long, parfois plus que les plus hauts chefs d'œuvres, notamment en matière de réception et d'assimilation des modèles esthétiques d'une époque. Et si je devais d'aventure affubler un artiste de ce quolibet de « petit maître », ce ne serait sans doute pas lui, Georges Michel.

À suivre.

Accompagnement musical :

Franz BERWALD (1796-1868),
Sinfonie sérieuse
, en sol mineur (Vienne, 1842).
2e mouvement : Adagio maestoso.

Royal Philhamonic Orchestra.
Ulf BJÖRLIN, direction.

Sinfonie singulière, Sinfonie sérieuse, Elfenspiel. 1 CD EMI 5653032 (réédité en double CD économique, avec les deux autres symphonies).

Vos commentaires

1 Le Dimanche 4 Mai 2008 à 14:18 GMT+2, par Chris-Tian Vidal

Ces Ciels m'inspirent.
Tu sais, Jardin, quand le Ciel annonce la foudre, c'est que sans doute, comme le pensent nos amis chinois, il va y avoir un changement de dynastie...
Comme dans ton blog, où le passeur élégant que tu es, nous emporte vers d'autres rivages.
Merci.

2 Le Dimanche 4 Mai 2008 à 15:19 GMT+2, par Jean-Yves

J'adore cette peinture au ciel sombre qui prend toute sa dimension avec la présence d'un seul être.
Nous avons à la maison un petit tableau sur bois (fin XIXe ?), souvenir de ma grand-mère (œuvre que personne n'a voulue). En parfaite correspondance avec les toiles de Georges Michel (1). Enfant, déjà, ce tableau me captivait. Je ne savais pas alors qu'il serait un jour en excellente place chez nous. Un maître, il a été pour moi, dans mon rapport à la peinture.
Dans la « Sinfonie sérieuse » de Franz Berwald, il y a une dimension tragique. Pathétique comme l’est chaque vie individuelle prise dans le tourbillon de l’humanité. Franz Berwald aurait-il aussi été qualifié de «petit maître» ?
Encore une excellente correspondance peinture-musique. Merci.
(1) notre petite peinture n'est pas de Georges Michel ; la signature difficilement identifiable laissant seulement apparaître Gily (?)

3 Le Dimanche 4 Mai 2008 à 18:48 GMT+2, par jos_ti

A l'évidence, ce Georges MICHEL que je ne connaissais pas fait preuve d'une subtile maîtrise du pinceau et des ambiances...
A propos de l'orage dans l'ancienne symbolique chinoise (yi-king), l'orage arrive dans les situations humaines comme dans la nature; même processus : trop de tension et... ça éclate ! Après, l'air est plus léger, la nature se sent mieux, et les êtres humains... aussi.
Aucun rapport, évidemment, avec l'orage de 1968 qui était conséquence d'un climat de restrictions, de faux semblants dans les rapports humains,même si cet orage participa à l'origine de changements de société libérateurs à plus d'un titre...

Tu vois où tu m'emmènes, Georges MICHEL, avec ta toile au ciel orageux... merci pour l'inspiration !

4 Le Mardi 13 Mai 2008 à 17:48 GMT+2, par Henri-Pierre

Le Larquier me ramène à une époque si lointaine, je rends ici hommage à François-Georges Pariset, professeur d'Histoire de l'Art à Bordeaux, de me l'avoir fait connaître.
Quant à l'épithète de "petit maître", on peut s'en remettre tu sais, avant les années cinquante on "rangeait" Vermeer dans cette case.
ce ciel de Georges Michel ne te rappelle aucune promenade, cher Jardin ?

5 Le Vendredi 16 Mai 2008 à 23:08 GMT+2, par davidnonoise

superbe morceau musical!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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