L'inachevé

Caspar David FRIEDRICH (1774-1840),
Chouette sur fond de
ciel avec lune, c.1836-37.
Sépia et crayon sur papier 27,9 x 24,4 cm, Saint Petersbourg,
Musée de l'Ermitage.
Les tréteaux des Folles journées de Nantes à peine repliés sur l'Inachevée de Schubert, je souhaitais, en contrepoint de cette manifestation qui a attiré plus de 100000 personnes - qui a dit qu'il n'y avait pas de public pour la musique que l'on dit « classique » ? - saluer à ma façon l'ombre de Franz, cette comète éteinte en 1828, à seulement 31 ans.

Ce que j'ai pu entendre des
concerts donnés entre le mercredi 30 janvier et le dimanche 3 février m'a
laissé un peu perplexe sur ce que l'on fait dire à cette musique des débuts du
Romantisme. Certes, ce courant se revendique comme celui du règne de la
subjectivité émotionnelle et de l'effusion ; est-il pour autant nécessaire
de noyer les œuvres qu'il a produites sous des tombereaux d'effets qui en font
quelque chose d'excessivement sirupeux ou larmoyant ? Pour un final de la 6e
symphonie superbe de galbe et d'avancée (une leçon de style) délivré par
Christian Zacharias à la tête de l'orchestre de chambre de Lausanne, une Messe en la bémol de très haute tenue
sous la direction de Peter Neumann, m'ayant, en outre, permis de découvrir un
tout jeune ténor de 24 ans, Julian Prégardien, sans doute promis à un très bel
avenir, une splendide Sonate
« Arpeggione » par Alexandre Tharaud et Jean-Guihen Queyras, il a
fallu, par exemple, avaler un Quintette « La Truite » sans vrai
sourire et joué « à la russe », soit vibratissimo de la
première à la dernière note, ainsi qu'un concert de clôture où le Sinfonia
Varsovia et son chef Jacek Kaspszyk ont
délivré une prestation assez poussive (une lourde ouverture du Freischütz
de Weber, une Symphonie n°8 de Schubert atone), loin, à mon sens, de ce
qui fait la spécificité du Romantisme germanique.
On ne devrait jamais oublier que
ce mouvement est tout droit issu du Classicisme, contre lequel il réagit tout
en le prolongeant. Le goût des Romantiques les poussait à priser le sublime,
l'éternel, à voir dans le spectacle de la nature un reflet de leur âme ;
ce n'était pas pour en faire quelque chose de petitement larmoyant, mais, au
contraire, pour y nourrir l'exaltation nécessaire pour transcender leur
condition d'êtres finis. L'interprétation de ce répertoire devrait donc
combiner fougue irrépressible, affectivité irradiante mais aussi clarté dans
l'énoncé et dans le rendu musical. Toute surcharge est une trahison plus ou moins
complète de l'esprit de cette musique, qui n'a nul besoin d'être surlignée pour
toucher l'auditeur. Et qu'on ne me dise pas que les compositeurs de l'époque
seraient ravis d'entendre ce que les interprètes d'aujourd'hui font de leurs
œuvres ; c'est une pensée parfaitement anachronique, et il y a fort à
parier qu'ils ne les remercieraient pas. Est-ce à dire qu'il faut
nécessairement jouer cette musique sur les instruments et avec les effectifs
requis à l'époque ? Pourquoi pas. Certains ont néanmoins prouvé que l'on
pouvait utiliser des instruments modernes et obtenir un résultat parfaitement
crédible. Encore faut-il faire suffisamment confiance à la musique que l'on
joue pour ne pas la défigurer.

Karl Friedrich SCHINKEL (1781-1841),
Cité médiévale près d'une
rivière, 1815.
Huile sur toile, Berlin,
Nationalgalerie, Staatliche Museen zu Berlin.
Wenn nicht mehr Zahlen und Figuren
Sind Schlüssel aller Kreaturen,
Wenn die, so singen oder küssen,
Mehr als die Tiefgelehrten wissen,
Wenn sich die Welt ins freie Leben
Und die Welt wird zurückbegeben,
Wenn dann sich wieder Licht und Schatten
Zu echter Klarheit werden gatten
Und man in Märchen und Gedichten
Erkennt die ewgen Weltgeschichten
Dann fliegt vor einem geheimen Wort
Das ganze verkehrte Wesen sofort.
[Quand ce ne seront plus les
nombres et les figures
qui fourniront la clé de toutes
créatures,
Quand ceux-là qui chantent ou
embrassent
Auront plus de savoir que les
profonds docteurs,
Quand l'heure du retour sonnera
pour le monde
Dans l'existence libre et aussi
dans le monde,
Et que s'épouseront, pour
éclairer vraiment,
De nouveau la lumière et l'ombre
Et que l'on connaîtra dans contes
et poèmes
L'éternelle histoire du monde,
Alors il suffira d'un mot
mystérieux
Pour que s'envole tout le faux
ordre des choses.]
Georg Philipp Friedrich von Hardenberg, dit NOVALIS (1772-1801),
matériel pour le roman Heinrich von
Ofterdingen (inachevé).
Traduction de Jean-Pierre
Lefebvre (amendée).
Exigence d'un retour à la nature, certitude de vivre dans un monde faussé, pressentiment du mystère, du merveilleux et des clés qu'ils contiennent, nous dit Novalis ; il énonce ainsi une espèce de syntaxe du Romantisme. Et vous, cher lecteur, aurez-vous senti planer l'ombre d'une tragédie, à l'image de la chouette dessinée par Caspar David Friedrich, au début de l'Agnus Dei de la Messe en mi bémol majeur composée par Schubert en 1828, année de sa mort ? Puis, gagnant peu à peu sur les ténèbres, comme dans le tableau de Karl Friedrich Schinkel, un ineffable sentiment de paix se dessiner, reculer, puis finir par éclater dans un triomphe aussi indéniable qu'incertain ? On pourrait sans doute trouver beaucoup de défauts dans cette interprétation d'Erich Leinsdorf, enregistrée en septembre 1960 à Berlin. Chœur, solistes et orchestre témoignent d'une époque où l'on ne se préoccupait pas de conceptions musicologiques, mais, pourtant, l'esprit est là, d'une évidence absolue, peut-être encore exacerbé par certaines imperfections, qui empêchent à la grandeur de la vision de sombrer dans la grandiloquence, en lui conservant naturel et simplicité. Sous la puissance de la forme se livre l'esprit d'un homme aspirant au sublime mais conscient de sa fugacité. Il tremble mais ne larmoie ni ne geint, il tourne le regard vers ce qui le dépasse et aspire à s'y fondre. C'est le cœur même du Romantisme qui bat au travers de ces notes.
Franz Schubert (1797-1828) :
Messe en mi bémol majeur pour
solistes, chœur et orchestre, D950. Pilar LORENGAR, soprano, Betty ALLEN, contralto, Fritz WUNDERLICH, ténor,
Josef GREINDL, basse. Chœur de la cathédrale Ste
Hedwige. Orchestre Philharmonique de Berlin. Erich Leinsdorf, direction. 1 CD
Testament SBT1111.Par jardinbaroque, Mardi 5 Fevrier 2008 à 20:30 GMT+2 dans Les pas perdus (article, RSS)




