jardinbaroque

Éclat des ténèbres



Mathis GOTHART NITHART, dit GRÜNEWALD (c.1475/80-1528)
Retable de Tauberbischofsheim
: Crucifixion (détail), c.1523-25.
Huile sur bois de sapin, 195,5 x 142,5 cm, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle.

En préambule à un billet consacré à l'exceptionnelle exposition Grünewald et son temps, qui se déroule, au Musée d'Unterlinden de Colmar et à la Staaltiche Kunsthalle de Karlsruhe jusqu'au 2 mars 2008, je souhaitais vous présenter ici deux fragments de deux œuvres immenses, tant par leurs dimensions que par le talent qu'elles révèlent et l'émotion qu'elles dégagent.

Là encore, il n'est pas question de jouer ici à l'historien d'art, en analysant par le menu chaque détail de tel ou tel panneau ; il s'agit plutôt d'évoquer, en quelques mots rehaussés de musique, un homme qui, à mes yeux, est, par la puissance de ses compositions, un des plus grands peintres de l'art occidental. Les éléments biographiques concernant celui à qui Joachim von Sandrart (1606-1688), dans sa Teutsche Academie der Bau-Bild und Mahlerey-Künste (Nuremberg, 1675) donnera le nom de Grünewald sont extrêmement minces. De son vrai nom Mathis Gothart Nithart, il est sans doute né à Wurtzbourg vers 1475 ou 1480 et a peut-être fait partie de l'atelier de Michael Wolgemut (1434-1519), dont le plus célèbre élève n'est autre qu'un certain Albrecht Dürer (1471-1528). Sa trace artistique est attestée à partir d'environ 1500, au travers du monogramme MGN dont il signe les 25 panneaux et 37 dessins parvenus jusqu'à nous. Aucune trace, sauf, ponctuellement, l'apparition de son nom dans des documents judiciaires ou administratifs, de ce que fut sa vie d'homme privé, des croyances qui l'animèrent, des voyages qu'il a pu entreprendre ; on sait juste qu'il était également hydraulicien et fabricant de savon, et qu'outre un hypothétique voyage à Strasbourg, il fut actif dans le diocèse de Mayence (Aschaffenbourg, Francfort). Il est mort à Halle sur la Saale à la fin du mois d'août 1528, quelques mois après Dürer.

Il y a effectivement quelque chose de commun entre Grünewald et le maître de Nuremberg, notamment dans la pratique, souverainement maîtrisée, du dessin. Mais ce serait un Dürer dont la sensibilité aurait été, au sens propre du terme, exaspérée, et dont les rugosités sont autant d'échardes fichées dans l'âme du spectateur. Maître Mathis a reçu en partage deux dons radicalement antithétiques, celui de la lumière la plus irradiante et celui de la souffrance la plus ténébreuse. Le goût pour les effets luministes (qu'il transmettra, entre autres, à Altdorfer) s'exprime pleinement dans le Polyptyque d'Issenheim, notamment dans le panneau de la Résurrection (voir ci-dessous), où Grünewald ne se contente pas de nimber le corps du supplicié d'une clarté surnaturelle, mais où, aidé par une remarquable maîtrise technique, c'est la chair transfigurée du Christ qui semble être elle-même s'être muée en lumière (c'est particulièrement frappant dans le traitement du visage) qui éclaire toute la scène. On peut parler d'un rayonnement venant de l'intérieur, dont le Maître se souviendra quand il peindra la Madonne de Stuppach vers 1517-1519. Aux antipodes de cet univers lumineux, les quatre crucifixions conservées (je vous renvoie aux liens dans mon billet sur le Kunstmuseum de Bâle) montrent une fascination grandissante pour l'expression de la douleur en même temps qu'un envahissement progressif des scènes représentées par le silence. Regardez le visage du Christ dans le Retable de Tauberbischofsheim : l'agonisant ne crie plus, ce n'est plus qu'un râle imperceptible qui s'échappe de ses lèvres, il est déjà au-delà du langage, dans cet ineffable aux frontières de la vie. C'est d'ailleurs la même détresse muette qui s'exprime dans le Portement de croix au revers du même panneau où les affres du supplice rendent toute parole absolument dérisoire. Terreur face aux déchirures de la torture et aux ténèbres de la mort, exaltation devant la splendeur d'une spiritualité terrassant les limites de la condition humaine, le langage de Grünewald est, à l'image de son nom double, fascination de l'inséparable dichotomie entre ombre et lumière.

Il était difficile de choisir une musique pour tenter de rendre compte de cet univers si particulier. J'ai finalement choisi le Graduel du Requiem de Jean Richafort (c.1480-c.1547), peut-être composé vers 1521 en mémoire de Josquin Desprez (c.1440-1521). Sous le sentiment d'élévation propre à la polyphonie de la Renaissance, l'auditeur attentif discernera sans mal, outre des dissonances particulièrement expressives, les paroles « C'est douleur non pareille », issues d'une chanson de Josquin. Comme chez Grünewald, amertume et ferveur sont intimement liées en un langage que se résoudra en silence.

 

Jean Richafort, Requiem, Motets et Chansons. Huelgas-Ensemble. Paul van NEVEL, direction. 1 CD Harmonia Mundi HMC 901730.

Mathis GOTHART NITHART, dit GRÜNEWALD (c.1475/80-1528)
Polyptyque d'Issenheim : La Résurrection (détail), c.1512-1516.
Technique mixte sur bois de tilleul, 292 x 167 cm, Colmar, Musée d'Unterlinden.

Vos commentaires

1 Le Vendredi 25 Janvier 2008 à 18:18 GMT+2, par Laure

Souffrance morbide de cette bouche entrouverte où le souffle se fait de plus en plus court et dérision absolue de cette couronne cruelle, puis infinie splendeur du Christ ressuscité, les couleurs. jaillissent et éclaboussent. Le contraste est magnifique, on a en outre, peine à croire que ces oeuvres soient aussi anciennes!

2 Le Vendredi 25 Janvier 2008 à 22:19 GMT+2, par Jean-Yves

Je suis particulièrement heureux de découvrir ce détail du Christ crucifié du Retable de Tauberbischofsheim que je ne connaissais pas (émotion que je mets en parallèle avec celle que je ressentais devant le retable d'Issenheim qui a accompagné mon enfance). Je suis d’accord avec cette idée de chair transfigurée, dont JardinBaroque, tu nous entretiens.
Cette chair n’a rien de morbide ; son éclairage provenant de l’intérieur me suggère une métamorphose à l’image de celle de la chrysalide en papillon. Souffrance certes, mais pour aboutir à un corps glorieux. Même la couronne d’épines me semble prête à bourgeonner pour un renouveau… bois vivant symbole de cette résurrection qui s’accomplit presque sous mes yeux… Merci.

3 Le Lundi 28 Janvier 2008 à 23:02 GMT+2, par Henri-Pierre

Les deux extrêmes : le corps-parchemin, taraudé et tavelé, au delà de la putréfaction. Sec. et aussi le corps fondu de lumière et fondu dans la lumière. Christ homme de chair mortelle, Christ Dieu et immatériel.
Puisque, Jardin B, tu établis des parallèles entre Dürer et Mathias, il est une différence notable qui m'a toujours frappé, autant Dürer semble préoccupé de lui comme en témoignent ses nombreux autoportraits, autant Mathias ne donne aucun reflet de lui-même, disparaît derrière son œuvre.
Mention spéciale pour l'illustration musicale.

4 Le Mardi 29 Janvier 2008 à 08:26 GMT+2, par venezia

Ce tableau est d'une douleur saisissante, glaçante et encore ressentie. Si la souffrance manquait d'un visage pour l'exprimer Grünewald le lui a donné. Pour ma part j'ai envie d'en apprendre plus sur ces maîtres et leur époque.
Merci encore de nous sortir de notre ignorance

5 Le Mardi 29 Janvier 2008 à 17:02 GMT+2, par davidnonoise

que dire, je lis, je découvre, et ca me va tres bien!
une peinture saisissante toutefois !

6 Le Vendredi 8 Fevrier 2008 à 14:12 GMT+2, par J-K Huysmans

Et il frissonna dans son fauteuil et ferma presque douloureusement les yeux. Avec une extraordinaire lucidité, il revoyait ce tableau, là, devant lui, maintenant qu'il l'évoquait; et au cri d'admiration qu'il avait poussé, en entrant dans la petite salle du Musée de Cassel, il le hurlait mentalement encore, alors que, dans sa chambre, le Christ se dressait, formidable, sur sa croix, dont le tronc était traversé, en guise de bras, par une branche d'arbre mal écorcée qui se courbait, ainsi qu'un arc sous le poids du corps.

Cette branche semblait prête à se redresser et à lancer par pitié, loin de ce terroir d'outrages et de crimes, cette pauvre chair que maintenaient, vers le sol, les énormes clous qui trouaient les pieds.

Démanchés, presque arrachés des épaules, les bras du Christ paraissaient garrottés dans toute leur longueur par les courroies enroulées des muscles. L'aisselle éclamée craquait; les mains grandes ouvertes brandissaient des doigts hagards qui bénissaient quand même, dans un geste confus de prières et de reproches; les pectoraux tremblaient, beurrés par les sueurs; le torse était rayé de cercles de douves par la cage divulguée des côtes; les chairs gonflaient, salpêtrées et bleuies, persillées de morsures de puces, mouchetées comme de coups d'aiguilles par les pointes des verges qui, brisées sous la peau, la dardaient encore, çà et là, d'échardes.

L'heure des sanies était venue; la plaie fluviale du flanc ruisselait plus épaisse, inondait la hanche d'un sang pareil au jus foncé des mûres; des sérosités rosâtres, des petits laits, des eaux semblables à des vins de Moselle gris, suintaient de la poitrine, trempaient le ventre au-dessous duquel ondulait le panneau bouillonné d'un linge; puis, les genoux rapprochés de force heurtaient leurs rotules, et les jambes tordues s'évidaient jusqu'aux pieds qui, ramenés l'un sur l'autre, s'allongeaient, poussaient en pleine putréfaction, verdissaient dans des flots de sang. Ces pieds spongieux et caillés étaient horribles; la chair bourgeonnait, remontait sur la tête du clou et leurs doigts crispés contredisaient le geste implorant des mains, maudissaient, griffaient presque, avec la corne bleue de leurs ongles, l'ocre du sol, chargé de fer, pareil aux terres empourprées de la Thuringe.

Au-dessus de ce cadavre en éruption, la tête apparaissait, tumultueuse et énorme; cerclée d'une couronne désordonnée d'épines, elle pendait, exténuée, entr'ouvrait à peine un oeil hâve où frissonnait encore un regard de douleur et d'effroi; la face était montueuse, le front démantelé, les joues taries; tous les traits renversés pleuraient, tandis que la bouche descellée riait avec sa mâchoire contractée par des secousses tétaniques, atroces.

Le supplice avait été épouvantable, l'agonie avait terrifié l'allégresse des bourreaux en fuite.

Maintenant, dans le ciel d'un bleu de nuit, la croix paraissait se tasser, très basse, presque au ras du sol, veillée par deux figures qui se tenaient de chaque côté du Christ: - l'une, la Vierge, coiffée d'un capuce d'un rose de sang séreux, tombant en des ondes pressées sur une robe d'azur las à longs plis, la Vierge rigide et pâle, bouffie de larmes qui, les yeux fixes, sanglote, en s'enfonçant les ongles dans les doigts des mains; -l'autre, saint Jean, une sorte de vagabond, de rustre basané de la Souabe, à la haute stature, à la barbe frisottée en de petits copeaux, vêtu d'étoffes à larges pans, comme taillées dans de l'écorce d'arbre, d'une robe écarlate, d'un manteau jaune chamoisé, dont la doublure, retroussée près des manches, tournait au vert fiévreux des citrons pas mûrs. Epuisé de pleurs, mais plus résistant que Marie brisée et rejetée quand même debout, il joint les mains en un élan, s'exhausse vers ce cadavre qu'il contemple de ses yeux rouges et fumeux et il suffoque et crie, en silence, dans le tumulte de sa gorge sourde.

Ah! devant ce Calvaire barbouillé de sang et brouillé de larmes, l'on était loin de ces débonnaires Golgotha que, depuis la Renaissance, l'Eglise adopte! Ce Christ au tétanos n'était pas le Christ des riches, l'Adonis de Galilée, le bellâtre bien portant, le joli garçon aux mèches rousses, à la barbe divisée, aux traits chevalins et fades, que depuis quatre cents ans les fidèles adorent. Celui-là, c'était le Christ de saint Justin, de saint Basile, de saint Cyrille, de Tertullien, le Christ des premiers siècles de l'Eglise, le Christ vulgaire, laid, parce qu'il assuma toute la somme des péchés et qu'il revêtit, par humilité, les formes les plus abjectes.

C'était le Christ des pauvres, Celui qui s'était assimilé aux plus misérables de ceux qu'il venait racheter, aux disgraciés et aux mendiants, à tous ceux sur la laideur ou l'indigence desquels s'acharne la lâcheté de l'homme; et c'était aussi le plus humain des Christ, un Christ à la chair triste et faible, abandonné par le Père qui n'était intervenu que lorsque aucune douleur nouvelle n'était possible, le Christ assisté seulement de sa Mère qu'il avait dû, ainsi que tous ceux que l'on torture, appeler dans des cris d'enfant, de sa Mère, impuissante alors et inutile.

Par une dernière humilité sans doute, il avait supporté que la Passion ne dépassât point l'envergure permise aux sens; et, obéissant à d'incompréhensibles ordres, il avait accepté que sa Divinité fût comme interrompue depuis les soufflets et les coups de verges, les insultes et les crachats, depuis toutes ces maraudes de la souffrance, jusqu'aux effroyables douleurs d'une agonie sans fin. Il avait ainsi pu mieux souffrir, râler, crever ainsi qu'un bandit, ainsi qu'un chien, salement, bassement, en allant dans cette déchéance jusqu'au bout, jusqu'à l'ignominie de la pourriture, jusqu'à la dernière avanie du pus!

Certes, jamais le naturalisme ne s'était encore évadé dans des sujets pareils; jamais peintre n'avait brassé de la sorte le charnier divin et si brutalement trempé son pinceau dans les plaques des humeurs et dans les godets sanguinolents des trous. C'était excessif et c'était terrible. Grünewald était le plus forcené des réalistes; mais à regarder de ce Rédempteur de vadrouille, ce Dieu de morgue, cela changeait. De cette tête ulcérée filtraient des lueurs; une expression surhumaine illuminait l'effervescence des chairs, l'éclampsie des traits. Cette charogne éployée était celle d'un Dieu, et, sans auréole, sans nimbe, dans le simple accoutrement de cette couronne ébouriffée, semée de grains rouges par des points de sang, Jésus apparaissait, dans sa céleste Superessence, entre la Vierge, foudroyée, ivre de pleurs, et le Saint Jean dont les yeux calcinés ne parvenaient plus à fondre des larmes.

Ces visages d'abord si vulgaires resplendissaient, transfigurés par des excès d'âmes inouïes. Il n'y avait plus de brigand, plus de pauvresse, plus de rustre, mais des êtres supraterrestres auprès d'un Dieu.

Grünewald était le plus forcené des idéalistes. Jamais peintre n'avait si magnifiquement exalté l'altitude et si résolument bondi de la cime de l'âme dans l'orbe éperdu d'un ciel. Il était allé aux deux extrêmes et il avait, d'une triomphale ordure, extrait les menthes les plus fines des dilections, les essences les plus acérées des pleurs. Dans cette toile, se révélait le chef-d'oeuvre de l'art acculé, sommé de rendre l'invisible et le tangible, de manifester l'immondice éplorée du corps, de sublimer la détresse infinie de l'âme.

Non, cela n'avait d'équivalent dans aucune langue. En littérature, certaines pages d'Anne Emmerich sur la Passion se rapprochaient, mais atténuées, de cet idéal de réalisme surnaturel et de vie véridique et exsurgée. Peut-être aussi certaines effusions de Ruysbroeck s'élançant en des jets géminés de flammes blanches et noires, rappelaient-elles, pour certains détails, la divine abjection de Gruuml;newald et encore non, cela restait unique, car c'était tout à la fois hors de portée et à ras de terre.

Autres publications sur le sujet

Aucune référence pour le moment.

Cet article ne peut faire référence à d'autres publications.

Commenter cet article

*


Pour être sûr... combien font 1 + 3 ? *

Se souvenir de moi


Les champs marqués d'un * sont obligatoires
Votre commentaire sera affiché en texte brut à l'exception des liens