jardinbaroque

Inéluctablement


Sébastien STOSKOPFF (1596-1657),
Livres, chandelle et statuette de bronze
, après 1624.
Huile sur toile, 51 x 69 cm, Paris, Musée du Louvre.

Cher Sébastien,

Voici encore une de vos magies. Quelques livres, une statuette, un globe de verre, une chandelle. Trois fois rien. C'est pourtant tout un univers qui se dévoile ici, nimbé dans ce clair-obscur dont vous vous plaisez à envelopper nombre de vos compositions. Fallait-il que vous chérissiez l'ombre pour en faire un des vecteurs de la fragilité et les écartèlements de nos existences.

Avez-vous lu, cher Sébastien, ces Pieux désirs de l'âme que vous placez en avant de la scène en les opposant au recueil d'estampes de Jacques Callot, dont l'ironie bouffonne et grimaçante les surplombe, tandis que, sur le côté, un guerrier de bronze s'apprête à dégainer son épée ? Le triangle que vous matérialisez entre ces trois éléments dit à merveille nos aspirations, nos doutes, nos luttes, tandis que la chandelle et le globe de verre nous rappellent le caractère transitoire de toute chose. Vanité ? Bien sûr, tout comme cette Corbeille de verres qui, de façon aussi inattendue que réjouissante, a tant ému ceux qui, l'automne dernier à Paris, en ont découvert la magie menacée, mais une Vanité, là encore, sans crâne, sans bougie au bord de l'extinction, sans sablier.
Vous êtes décidément un maître de l'allusion. Chacun de vos tableaux, en dehors du plaisir esthétique qu'il procure, se mue invariablement en objet de méditation, en petit exercice spirituel à pratiquer là où l'intimité impose le silence. Lorsque votre pinceau s'en empare, le monde muet des objets se met à nous regarder, comme nous dévisage la statuette armée que l'on dirait presque animée, et dont il est difficile de déterminer si elle nous invite ou nous menace. Nous enjoint-elle de lutter, comme elle s'apprête à le faire, pour ne pas nous laisser entraîner par nos contradictions spirituelles, symbolisées par l'ouvrage de piété et le recueil d'estampes ouverts tous deux comme les routes qui s'offrent à nous, ainsi que le suggère sa position isolée, qui s'oppose au groupe formé par les autres objets ? Avez-vous également voulu distinguer, par cette séparation, ce qui est voué à une rapide dégradation de la pérennité du bronze ? Un peu de tout ceci, sans doute. Mais ce serait oublier que votre guerrier n'est qu'une figurine, un petit objet fragile dont les pieds sont solidement fixés à un socle qui emprisonne ses mouvements. C'est vainement qu'il tente de tirer l'épée, son sursaut est aussi illusoire qu'inutile. « Ne perdez pas un temps qui vous est compté à lutter contre l'inéluctable », semblez-vous nous dire, « songez plutôt au salut de votre âme, car, tôt ou tard, cette bougie qui vous éclaire et vous réchauffe finira par s'éteindre. » Et si ce guerrier nu à l'expression ambiguë qui nous toise n'était finalement qu'une image de la mort qui menace l'équilibre toujours précaire, suggéré par la position du carnet d'estampes et du globe de verre, de nos dérisoires existences ?

Cher Sébastien, j'espère trouver bientôt un peu de temps pour remettre mes pas dans les vôtres en m'arrêtant devant la maison Kammerzell, à côté des dentelles de grès rose de la cathédrale. Suis-je impudique si j'avoue ici que me manquent ces terres de l'Est qui me sont comme une patrie spirituelle ? Mieux vaut faire silence et laisser le Von der Ewigkeit du lübeckois Nicolaus Hasse tisser avec votre œuvre un dialogue que la maladresse de mes mots peine à instaurer. « Ô Éternité ! combien dures-tu ? Ô Éternité ! / Le temps des hommes pourtant se hâte vers toi / comme le cheval fougueux courant au combat... ».
C'est le présent qu'humblement je tenais à vous offrir, cher Sébastien, avant de vous retrouver. A bientôt. 

Nicolaus HASSE (c.1617-1672) : Von der Ewigkeit.
Carlos MENA, contre-ténor.
Ricercar Consort. Philippe PIERLOT, viole de gambe & direction.

De Æternitate. 1 CD Mirare MIR 9911.

Vos commentaires

1 Le Dimanche 16 Decembre 2007 à 17:32 GMT+2, par Odile

Beaucoup de plaisir à retrouver Sébastien Stoskopff découvert l'an passé à l'Orangerie avec sa "corbeille de verres" ; même précision, même délicatesse, terrains propices à toutes les interprétations...
La musique d'éternité qui accompagne est parfaitement choisie : c'est très agréable ; cette constance dans la qualité de votre blog force l'admiration.

2 Le Dimanche 16 Decembre 2007 à 18:14 GMT+2, par Laure

Les maîtres de l'illusion ont supplanté par leur nombre les maîtres de l'allusion. Que de pesanteur en plus! Heureusement cher Jardin, tu es là...

3 Le Dimanche 16 Decembre 2007 à 18:59 GMT+2, par Briesing

Merci, Jardin ! :)

4 Le Dimanche 16 Decembre 2007 à 20:13 GMT+2, par jos_ti

Excellent texte, chapeau bas et... merci !

5 Le Lundi 17 Decembre 2007 à 11:28 GMT+2, par Jean-Yves

Que j'aimerais recevoir une telle lettre. Je ne suis pas et ne serais jamais un "Sébastien Stoskopff". J'ai beaucoup apprécié la lecture que tu fais de ce guerrier de bronze "dont les pieds sont solidement fixés à un socle qui emprisonne ses mouvements" même si je n'y vois pas "l'image de la mort qui menace un équilibre toujours précaire" mais plutôt l'inutilité à se débattre dans un monde où nous ne sommes que de minuscules éléments éphémères. L'éternité n'a pas dimension humaine.

6 Le Mardi 18 Decembre 2007 à 19:12 GMT+2, par Henri-Pierre

Le guerrier nu et le bougeoir sont les deux seuls éléments solides de la représentation, la bougie se consumera mais son contenant demeure, la statuette, bien campée et au regard frontal se tient sur ses gardes, peut être pour défendre la fragilité et l'instabilité.
Beau dialogue entre le pérenne et le fugitif, étalons l'un de l'autre mais qui n'atteindront jamais l'éternité.
A moins que la chaîne des riens et des éphémères ne soit partie de l'éternité.

7 Le Samedi 22 Decembre 2007 à 18:32 GMT+2, par Laure

Pour toi mon ami, et pour vous tous .
Joyeux Noël

"Mon bon ami, poëte aux longs cheveux,
Joueur de flûte à l'humeur vagabonde,
Pour l'an qui vient je t'adresse mes voeux :
Enivre-toi, dans une paix profonde,
Du vin sanglant et de la beauté blonde.
Comme à Noël, pour faire réveillon
Près du foyer en flamme, où le grillon
Chante à mi-voix pour charmer ta paresse,
Toi, vieux Gaulois et fils du bon Villon,
Vide ton verre et baise ta maîtresse...."
T. de Banville

8 Le Samedi 22 Decembre 2007 à 20:00 GMT+2, par Jean-Marie

Depuis que je l'ai découvert par hasard, j'ai maintenant pris l'habitude de me promener chaque jour, un moment dans le jardin baroque. Je connais beaucoup mieux la peinture que la musique, mais je trouve toujours quelque chose pour mon bonheur. Peut-être faudrait-il aussi parler de la gravure ? Dürer, Rembrandt, Piranesi...La difficulté est detrouver de très bonnes photos.
Joyeux Noël , avec ce beau givre blanc !

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