jardinbaroque

Bulle de vie


Jean Siméon CHARDIN (1699-1779),
La bulle de savon, avant 1739.
Huile sur toile, 61 x 63 cm, New York, Metropolitan Museum of Art. 

Il est peu de peintres qui occupent, dans mon musée intime, une place aussi privilégiée que Jean Siméon Chardin (1699-1779). Et pourtant, vous qui venez vous promener ici, vous ne l'avez que rarement croisé. Quelques faibles lignes, il y a un peu plus d'un an, autour de la version du Château de cartes conservée à Londres, c'est tout. Je l'avoue, j'ai un problème avec les œuvres de Chardin : elles me rendent muet. Elles éveillent en moi quelque chose de définitivement irréductible à la parole.

Prenez une scène comme La bulle de savon, présentée ci-dessus. Le thème n'a, en soi, rien d'original. Rembrandt (1606-1669) peint, en 1634, un Cupidon à la bulle de savon (actuellement au Musée du Liechtenstein) qui raconte plus le caractère éphémère des blessures du jeune archer que la nature transitoire de la vie humaine.

Gerrit Dou (1613-1675), dont je reparlerai un jour, élève surdoué de Rembrandt, lui emprunte le sujet et en livre une version différente et réussie vers 1635-1636 (tableau au National Museum of Western Art de Tokyo). Ce tableau, certes, est l'œuvre d'un jeune homme ayant tout juste dépassé la vingtaine et encore soucieux de rendre évidentes ses intentions en représentant le regard apeuré d'un enfant levé vers les symboles de Vanité que sont, entre autres, le crâne et le sablier, mais il possède déjà le charme des réalisations de la maturité.

Pierre Mignard (1612-1695), quand il peint, vers 1681-1682, la jeune Mademoiselle de Tours, cinquième enfant de Louis XIV et de Madame de Montespan (tableau au château de Versailles), évoque, lui aussi, cet amusement enfantin, en renforçant sa symbolique par la montre déposée sur la table (tempus fugit) ainsi que par les arbres effeuillés de l'arrière-plan ; il faut dire qu'au moment où le tableau est réalisé, Mademoiselle de Tours était déjà morte, à peine âgée de sept ans. Willem van Mieris (1662-1747), qui comme Chardin, finira sa vie presque aveugle, se limite, dans un tableau datable des années 1710-1720 conservé au Musée du Louvre, à évoquer le temps gaspillé dans des activités sans intérêt comme le jeu ou les fêtes (la grappe de raisin tendue par la servante, le motif d'inspiration bachique du parapet), ce qui n'annihile bien entendu pas le message moral de l'œuvre, mais le tient à distance, en insistant plus sur la dissipation de la vie que sur son inéluctable issue.

Rien de tout ceci chez Chardin. Le cadrage de la scène, en plan rapproché, l'économie de la palette de couleurs, imposent immédiatement une atmosphère extrêmement concentrée, d'un absolu silence. Peu de détails ici, rien pour détourner l'attention ; le peintre se place d'emblée au cœur de son sujet. Faut-il voir ici un frère ou un père montrant à un plus jeune garçon l'art de faire des bulles, comme le suggère la seconde paille déposée dans le verre ? Ou un adulte s'adonnant à un jeu d'enfant avec ce sérieux dont seuls ceux-ci peuvent investir leurs amusements, tellement absorbé qu'il s'est à peine aperçu de la présence du garçonnet ? Au-delà de l'anecdote domestique, je pense que Chardin nous parle ici non seulement de la fragilité de la vie humaine, symbolisée par la bulle, mais aussi de la fin de l'insouciance qui marque le moment où l'enfant, brave petit guerrier casqué et invincible, réalise que sa vie n'est guère plus solide que la matière dont le souffle anime et irise un instant le corps avant qu'un obstacle imprévu la renvoie au néant. Lu ainsi, ce tableau prend, à mes yeux, une dimension sensible bouleversante, comme souvent chez Chardin, jamais larmoyant, mais d'une humanité poignante, en ce qu'il sait suggérer, au travers d'humbles situations particulières, une universalité qui peut encore parler au spectateur d'aujourd'hui.

Il fallait, pour accompagner ce tableau, une musique qui joue du contraste entre légèreté et inquiétude, comme des bulles de savon qui seraient conscientes de leur fragilité. J'ai choisi le mouvement lent, andante en mi mineur, du concerto pour clavier, deux flûtes, deux cors et cordes en sol majeur, opus 9 de Johann Schobert (c.1735/40-1767). L'auditeur attentif y percevra peut-être l'inéluctable sous le masque du sourire. Fania Chapiro joue un pianoforte anonyme viennois du début des années 1780, accompagnée par l'ensemble Musica ad Rhenum dirigé par Jed Wentz.

Pianoforte concerti : œuvres de Dussek, Schröter et Schobert. 1CD Vanguard classics 99041.

Vos commentaires

1 Le Lundi 10 Decembre 2007 à 11:20 GMT+2, par Jean-Yves

JardinBaroque, je ne peux m’empêcher de rapprocher le tableau « La bulle de savon » de son autoportrait, dit à l’abat-jour (dessin au pastel – Musée du Louvre) :
Je te suis dans ton analyse du tableau « La bulle de savon ». Si j’aime faire « correspondance » avec son autoportrait cité ci-avant, c’est qu’il me semble que tout se concentre dans les regards : le jeune garçon semble « brouiller » sa vision, tant il est concentré à ne pas faire éclater sa « bulle ». Comme si la bulle permettait de voir autrement, différemment d’avant… de changer de monde… ou d’accepter le monde en devenir…
Dans son autoportrait, Chardin fixe le spectateur d'un air presque fanfaron. Il semble dire :
« Eh oui, c'est bien moi, Chardin ! Moquez-vous, si cela vous amuse, de ma coiffe, je me montre tel que je me sens bien chez moi. » Ses grosses lunettes sont comme la bulle du jeune garçon, un écran interposé avec le spectateur.
Pas facile d’entrer dans le monde de Chardin. A chacun d’imaginer son propre monde à travers la bulle de savon ou au travers de ses lunettes personnelles…
Chardin, un original qui invite à ouvrir nos yeux sur ce qui nous dépasse.

2 Le Lundi 10 Decembre 2007 à 11:40 GMT+2, par Briesing

Je dévouvre ici grâce à toi un peintre que je connaissais pas du tout et j'aime ce que tu dis de ce tableau qui transmet si bien la fragilité du miracle de l'instant.

3 Le Lundi 10 Decembre 2007 à 12:33 GMT+2, par jo

Je suis aussi particulièrement sensible à l'humanité de Chardin et à l'intensité qui se dégage de sa peinture. Il y a des artistes qui nous touchent plus que d'autres et dont nous percevons la présence lorsque nous nous immergeons dans leurs œuvres... comme si le temps et l'espace n'avaient aucune importance. C'est la force du génie de pouvoir transmettre des émotions aux générations suivantes, et quelle chance est la nôtre, aussi, de pouvoir vibrer et de se sentir vivant.
J'aime beaucoup cette musique que vous avez choisie pour accompagner notre contemplation. Les accents de gravité des cordes soulignent la légèreté du piano, comme la palette sombre et terreuse de Chardin met en évidence la transparence de la bulle de savon.

4 Le Lundi 10 Decembre 2007 à 23:21 GMT+2, par Henri-Pierre

Baroque en effet la construction de ce billet, on part de l'essentiel, on fait des détours par diverses anecdotes et tu nous reconduis vers la première représentation, de loin la plus accomplie. La boucle est bouclée après les méandres de la pensée.
Bulles de vanité, de fragilité, irisées, légères et éphémères et aussi si vite remplacées par celle qui va suivre, comme un air écouté en boucle, présent rendu possible par les techniques actuelles et tuant un peu la musique en lui retirant son drame miraculeux, celui de son lien au temps.
Chez Chardin, l'adolescent retient le temps en s'efforçant de retenir l'existence d'une seule bulle. Le jeune homme est pour cela grave, il sait qu'une bulle éclatée est un pas de plus vers l'inéluctable, comme chaque expiration.
Je pense à certain lac "Oh Temps, suspends ton vol...".
Belle musique en osmose avec le sujet, ainsi que la Reine encore Dauphine dont l'éclat irisé se dilua si vite dans le temps.

5 Le Mardi 11 Decembre 2007 à 18:40 GMT+2, par Laure

Les fées mères
L'effet mer
Je n'ai pas résisté, pardon, et merci pour ce temps de musique que j'ai trouvé très beau, profond, automnal il est vrai!

6 Le Mardi 11 Decembre 2007 à 23:09 GMT+2, par Odile

Je partage votre goût pour la peinture de Jean-Baptiste Chardin, et j'aurais plutôt choisi ses natures mortes, ses fruits d'une grande délicatesse, son jeu de transparences et de reflets (timbale et pommes, le panier de fraises, pêches avec noix et surtout les" trois poires,verre et couteau".
Plutôt que l'éphémère (si joliment décliné par Laure), je retiendrais l'idée de l'arrêt sur image, de l'instantané précis, vrai ; savoir poser un instant le regard sur un détail et en accueillir la beauté.

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