Présent de Bohème

Il est arrivé il y a quelques semaines, un peu avant le début de l'automne. Un cadeau inattendu qui, pourtant, ne payait pas de mine. Son vêtement était froissé, comme l'est souvent celui des grands voyageurs que les cahots de la route n'ont pas épargné, mais il a été reçu avec une sincère allégresse et a rapidement trouvé sa place à la maison. Laissez-moi, si vous le voulez bien, vous le présenter.
Le monde dans lequel nous vivons est carnavalesque ;
il marche de travers et sur la tête, en cachant sous un masque éclatant un
visage finalement banal, voire peu amène. Ce sont les premières pensées qui
m'ont assailli après la première écoute des presque 70 minutes qui composent la
savoureuse anthologie Musique de la Prague baroque interprétée par le Collegium Marianum
et la soprano Hana Blazíková. Ne cherchez pas ce disque chez votre marchand de
produits culturels habituel ; recherches faites, il semble n'être pas
distribué en France, et, compte tenu du caractère éclairé de ceux qui tiennent
la caisse du marché moribond du disque qu'ils contribuent chaque jour à achever
un peu plus (qui a dit « Tiens, on parle de la FNAC ? »), il ne le
sera sans doute jamais. L'exemplaire que je possède m'a été adressé directement
par l'ensemble, à la suite du billet relatant sa prestation estivale lors du festival
de Sablé, ce qui était faire, soit dit en passant, bien trop d'honneur à mes
quelques modestes lignes. Quoi qu'il en soit, il est paradoxal et désolant de
constater qu'en des temps où les majors dépensent encore sans compter
pour promouvoir des objets sans réelle plus value, comme l'atteste, hélas et
par exemple, le battage médiatique fait autour du nouvel album d'Hélène
Grimaud, qui n'apporte strictement rien à la discographie pléthorique du Concerto
« L'Empereur » de Beethoven, un disque d'aussi remarquable
intérêt, tant documentaire qu'artistique, que celui du Collegium Marianum soit
condamné à une diffusion confidentielle, voire inexistante.
Connaissez-vous en effet, chers lecteurs mélomanes, un autre florilège qui vous propose un ensemble de pièces signées Šimon Brixi (1693-1735), Jan Josef Ignác Brentner (1689-1742), Francesco Bartolomeo Conti (1682-1732), František Ignác Tuma (1704-1774), Antonín Reichenauer (c.1694-1730) et Johann Friedrich Fasch (1688-1758), qui plus est dans des interprétations superlatives, et vous offre ainsi un voyage enchanteur dans la Prague du XVIIIe siècle ? Voici pourtant le pari du Collegium Marianum, et il le tient avec bonheur, réussissant non seulement un parcours en soi délectable, mais aussi un des meilleurs disques de musique baroque qu'il m'ait été donné d'entendre cette année. La cohésion et la beauté instrumentales de l'ensemble, déjà relevées au concert, demeurent au disque, ainsi que cette envie de servir la musique qui allie la vivacité de la jeunesse et l'exigence d'une déjà belle maturité artistique.
Sous la houlette inspirée de la flûtiste Jana Semerádová,
le Collegium Marianum se montre, en effet, aussi à l'aise dans le tourbillon
d'inspiration très vivaldienne du Tu es Deus de Brixi que dans
l'effusion élégiaque du O Virgo gratiosa de Conti ou dans la Bourlesque aux accents
populaires de la Partita
en ut majeur de Tuma, où semble passer l'ombre souriante du grand Telemann.
Le programme, très intelligemment conçu, fait certes la part belle aux
influences venues d'Italie, mais jamais l'interprétation ne singe les tics dont
certains affublent la musique ultramontaine, montrant, au contraire, comment
elle a été assimilée et transformée par les compositeurs du cru. Le premier
allegro du Troisième concerto en si majeur de Brentner est, à cet égard,
exemplaire, rappelant certes tout ce que cette œuvre doit à Arcangelo Corelli
(1653-1713), mais aussi à Georg Muffat (1653-1704), propagateur enthousiaste de l'idiome
corellien en territoire germanique. On pourrait continuer à aligner les
superlatifs, louer la magnifique palette de couleurs délivrée par les
instrumentistes, la conduite impeccable de la basse continue, la souplesse et
la virtuosité maîtrisée des archets ; qu'il soit simplement permis de
saluer la voix agile, mais sans effets de manche, douce, mais sans déficit de
caractère, de la soprano Hana Blazíková, dont le talent, parfaitement en phase
avec le propos de l'ensemble instrumental,
illumine les cinq pièces vocales du disque.
J'aurais évidemment aimé terminer ce billet en vous
conseillant, chers lecteurs, de vous procurer au plus vite ce petit bijou de
disque alternant ambiances à la fois lumineuses et subtilement mélancoliques.
Comme je l'ai dit plus haut, il vous sera difficile de vous le procurer, et je
ne vois pas, en outre, comment un quelconque directeur artistique ou
distributeur pourrait avoir connaissance de ces lignes et faire changer cet
état de fait. En souhaitant tout de même un miracle, je vous livre ici cinq
extraits de cet album, soit une quinzaine de minutes au total. Espérons
qu'elles vous feront percevoir à quel point, à un moment où certains musiciens baroques
(ou assimilés) se contentent d'ânonner la leçon des générations précédentes
sans chercher à la remettre en question, la justesse de vue et la fraîcheur
d'inspiration des jeunes praguois est plus qu'un superbe moment de
plaisir : une leçon d'équilibre et d'intelligence que certains tâcherons
de l'interprétation historiquement informée feraient bien de méditer.
MUSIQUE DE LA PRAGUE BAROQUE (volume II).
Hana
Blazíková, soprano.
Collegium Marianum
Jana SEMERÁDOVÁ, flûte traversière et direction.
1 CD CM 06001.
Morceaux choisis :
En tête du billet :
Šimon BRIXI (1693-1735),
Graduel en la mineur Tu es Deus.
Jan Josef Ignác BRENTNER (1689-1742),
Concerto n°3 en si majeur,
extrait des Horae pomeridianae, opus 4
(1720) :
2e mouvement : Allegro.
Francesco Bartolomeo CONTI (1682-1732),
Aria O Virgo gratiosa en ut mineur.
František Ignác TUMA (1704-1774),
Partita en ut majeur : Bourlesque.
Antonín
REICHENAUER (c.1694-1730),
Aria O coeli, rorate en fa majeur.
Par jardinbaroque, Mercredi 17 Octobre 2007 à 21:53 GMT+2 dans Prima la musica ! (article, RSS)




