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Promesses de l'Est

Rien, a priori, ne pouvait laisser prévoir qu'un petit miracle se produirait en cette après-midi du 25 août 2007. On en était encore à discourir du sentiment de malaise laissé par le concert de 14 heures 30 que l'on avait quitté avec ce pincement au cœur propre aux attentes déçues (voir le billet Saveurs de Sablé) lorsqu'on est arrivé devant l'église de Meslay du Maine, que les organisateurs du Festival de Sablé avaient choisi pour accueillir le concert du jeune ensemble praguois Collegium Marianum, autour du thème « Voyage de Prague à Dresde ». Lors de la rencontre avec le public, organisée en fin de matinée dans le cadre des « Jardins secrets » du festival, on avait eu l'occasion d'entendre la flûtiste et chef d'ensemble Jana Semerádová expliquer le fil conducteur d'un programme intelligemment construit autour des échanges entre deux des plus brillantes cours musicales de la première moitié du XVIIIe siècle, et dont l'affiche, proposant œuvres plus et moins connues, avait de quoi faire saliver l'amateur.

Peu avant le début du concert, c'est néanmoins une angoisse diffuse qui s'est installée, du fait de l'acoustique impossible du lieu, réverbérée comme un hall de gare, donc peu propice à la lisibilité de la ligne musicale. Pourtant, dès les premières mesures du Double concerto pour violon, flûte traversière, cordes et basse continue en mi mineur, attribué, selon les sources, ou à Johann David Heinichen (1683-1729, cité comme auteur dans le manuscrit de Rostock), ou à Georg Philipp Telemann (1681-1767, cité comme auteur dans les manuscrits de Darmstadt et de Schwerin), l'ensemble empoigne cette musique avec une fougue et une envie qui laissent toutes les versions connues au disque loin derrière. L'interprétation est, de bout en bout, inspirée et contrastée, rêveuse dans le premier adagio, tempétueuse dans le presto qui suit ; un véritable dialogue s'instaure entre les deux solistes et avec le reste de l'ensemble, Jana Semerádová, flûte à la fois légère et charnue, Riccardo Masahide Minasi, violon d'une virtuosité toute italienne, avec le soutien d'une basse continue d'une motricité et d'une souplesse impeccables. L'écho des dernières notes évanoui, tandis qu'une salve d'applaudissements conquis éclate, on reste éberlué par une vision aussi juste et aussi crânement défendue.

La suite du concert ne va faire que confirmer et amplifier cette excellente première impression. Aussi à l'aise dans l'atmosphère pastorale du Concerto en sol majeur extrait des Horæ pomeridianæ (1720) de Jan Josef Ignác Brentner (1689-1742) que dans l'effusion un brin narcissique du Concerto pour violon en ré majeur de Josef Antonin Gurecky (1709-1769), où s'illustre, une fois encore, le violoniste Riccardo Misahide Minasi, sonorité pleine et précision d'attaque infaillible, le Collegium Marianum offre une palette de couleurs à la fois fraîches et bien caractérisées, à mille lieues de certains orchestres à la sonorité étriquée ou, au contraire, empesée. Un autre sommet est atteint avec l'interprétation de la Fantaisie Imitation des Caractères de la Danse de Johann Georg Pisendel (1687-1755), où les jeunes praguois font jeu égal avec leurs valeureux aînés du Freiburger Barockorchester - excusez du peu - en matière d'alacrité rythmique et de rendu idiomatique de chacun des épisodes, tout en parvenant à apporter à l'ensemble de la pièce un sentiment d'unité difficile à atteindre compte tenu de son morcellement, signe d'une déjà belle maturité artistique. La dernière œuvre est un Concerto pour flûte, cordes et basse continue en sol majeur de Giuseppe Tartini (1692-1770), composé durant le séjour à Prague, entre 1723 et 1726, du compositeur. L'œuvre a connu, il y a quelques années, un enregistrement au violon (à l'époque baroque, les deux instruments sont souvent considérés comme interchangeables) par Chiara Banchini et l'Ensemble 415. Là encore, la comparaison tourne en faveur du Collegium Marianum. Jana Semerádová à la flûte solo est enchanteresse ; volubile et précise dans les mouvements rapides, caressante et mélancolique dans le mouvement lent, elle habite et transfigure cette musique qui peut paraître, sous des doigts moins inspirés, poliment académique. L'orchestre, plein de rebond et de couleurs, fait, lui, prendre des rides à ses illustres prédécesseurs, pourtant fort bons. Le public, dont l'enthousiasme est allé crescendo après chaque pièce, éclate, à s'en faire rougir les paumes, en de tonitruants bravos, et demande les musiciens, qui, visiblement étonnés eux-mêmes de ce brillant succès, offrent deux rappels.



Au bilan, voici un ensemble jeune (8 ans d'existence) qui porte en lui bien des promesses. La capacité d'écoute mutuelle des musiciens qui le composent, la volonté et le plaisir évidents dont ils font montre à redécouvrir et à interpréter un répertoire assez peu fréquenté, l'intelligence de la mise en place du discours musical, le soin apporté à la ligne, à la tension et à la couleur, la fraîcheur sans superficialité de leur approche, sont des atouts importants, susceptibles de les amener un jour à tutoyer certains excellents jeunes ensembles qui (trop) lentement émergent sur la scène baroque, tels, par exemple, l'Orchestre baroque de Bâle La Cetra ou Gli Incogniti, dirigé par la superbe violoniste qu'est Amandine Beyer.
Pour le moment, néanmoins, les deux disques du Collegium Marianum consacrés à la musique baroque praguoise du XVIIIe siècle ne sont pas distribués en France, et celui qu'ils ont consacré, avec le Collegium 1704, qui vient d'avoir l'honneur d'enregistrer la Missa Votiva de Jan Dismas Zelenka pour Zig-Zag Territoires au cours du Festival de Sablé, à Henrico Albicastro (c.1661-c.1730) n'est disponible que de façon très aléatoire. Et pourtant, si je vous dis que, par bien des aspects, le Collegium Marianum évoque le Musica Antiqua Köln du début des années 1980, ne penserez-vous pas qu'il est particulièrement regrettable que cet ensemble ne dispose pas d'une audience plus large, notamment via le disque ? C'est également mon opinion. Je vais vous faire un aveu : au moment de publier ce billet, je rêve qu'un membre d'un de ces remarquables petits labels indépendants qui, aujourd'hui, maintiennent le disque en vie quand les « poids lourds » se cantonnent maintenant trop souvent à un rôle de charognards, le lise lui aussi, et ait envie d'entendre et de soutenir cet ensemble. Il est des bonheurs qu'il ne faut surtout pas laisser filer.

Le concert du Collegium Marianum, « Voyage de Prague à Dresde », donné dans le cadre du Festival de Sablé le 25 août 2007, sera diffusé sur France Musique le mercredi 26 septembre 2007 à 16 heures.


Accompagnement musical :

Henrico ALBICASTRO (c.1661-c.1730),
Concerti a quattro, opus 7 (publication c.1704).

1. Concerto III en ut majeur, 4e mouvement : Allegro.
2. Concerto XII en fa mineur, 1er mouvement : Affettuoso.

Collegium Marianum / Collegium 1704.

Riccardo Masahide MINASI, premier violon.
Václav LUKS, clavecin & direction.

2 CD Pan classics 510124-2.

Vos commentaires

1 Le Jeudi 30 Aout 2007 à 23:04 GMT+2, par Henri-Pierre

Prague 1991, si peu après la chute du régime et encore indemne de tourisme de masse.
Prague blessée par l'incurie du régime d'avant ne tenait que par des étais qui masquaient toutes les façades.
Mais Prague mendiait avec noblesse dans les rues, de vrais musiciens distillaient avec bonheur leurs notes qui abolissaient la laideur et la décrépitude.
Prague une des plus belles villes qui soient ne pouvait que produire le miracle dont tu témoignes avec tant de chaleur et de conviction.
Que tu sois écouté, Jardin.

2 Le Vendredi 31 Aout 2007 à 10:03 GMT+2, par Jean-Yves

JardinBaroque, que ton rêve prenne forme. Et, en attendant, j'oriente mes oreilles à l'Est.

3 Le Vendredi 31 Aout 2007 à 21:18 GMT+2, par Laure

Un miracle à mulitples facettes, j'adore....

4 Le Jeudi 18 Octobre 2007 à 00:45 GMT+2, par Briesing

Quelle musicalité dans leur musique ! Un délice !

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