Saveurs de Sablé
Rendez-vous bien connu des
amateurs, le festival de musique baroque de Sablé sur Sarthe fêtera, l'année prochaine, sa
trentième édition. D'une portée médiatique malheureusement moindre que les très
cotés Beaune ou Ambronay, cette manifestation propose, chaque année, une
programmation de grande qualité, mêlant avec beaucoup d'à-propos artistes
confirmés (cette année, par exemple, Jordi Savall ou Emmanuelle Haïm) et
valeurs montantes (le talentueux claveciniste Bertrand Cuiller ou l'ensemble
praguois Collegium Marianum, dont l'impeccable prestation fera l'objet d'un
billet à part), dans des concerts présentant des œuvres bien connues ou plus
rares, voire inédites. Si l'on croise, ici comme ailleurs, d'inévitables
spectateurs venus visiblement au concert plus par souci de leur rang social que
par envie véritable (« J'ai les plus mauvaises places de tout le
festival ! » glapit, outragée, une perruche endimanchée qui, par
malheur, vient poser son aigreur sur le fauteuil jouxtant le mien, tandis que
deux messieurs ventripotents, affalés sur la rangée de devant, grommellent
qu'ils n'ont pas la place due à leur éminente bourgeoisie, et que,
conséquemment, ils n'applaudiront pas en signe de boudeuse protestation), il
existe bel et bien un « esprit Sablé », qui conjugue décontraction
souriante et rigueur de l'organisation, et a su fidéliser bon nombre de
festivaliers en pratiquant une politique de prix modérée (prix des places entre
14 et 30 €) et en offrant la possibilité au public de rencontrer et
d'interroger, à l'occasion de « Jardins secrets » de fin de matinée,
les artistes qui se produisent au cours du festival. Voici, le temps de deux
billets, des instantanés de quelques concerts de la 29ème édition
auxquels j'ai eu la chance d'assister.
L'interprétation qu'en livre Vincent Dumestre est,
comme souvent avec ce chef, très équilibrée et d'une grande beauté plastique.
On sent que chaque détail de la partition a été fouillé et pesé avant d'être
intégré dans une véritable vision d'ensemble. La mise en scène, sobre et
lumineuse, de Benjamin Lazar, le travail sur la gestuelle, particulièrement
éloquente, la souplesse des voix solistes, la cohésion du Chœur de chambre de
Rouen, la beauté du petit ensemble instrumental, s'unissent en un projet extrêmement
cohérent, qui cherche et parvient à donner l'exacte mesure de cette musique,
toute au service de l'éloquence du verbe. Les solistes sont globalement
excellents, avec une mention toute particulière pour les
« méchants ». Isabelle Druet campe une Faute à l'ambiguïté pleine de
morgue diablement tentatrice, Arnaud Marzorati donne à son Plaisir un caractère
retors ombré d'une séduction inquiétante. Les « gentils » ne sont
néanmoins pas en reste : le caractère légèrement désincarné de l'Innocence
de Camille Poul lui confère une dimension inaccessible parfaitement recevable,
les quelques fragilités vocales de Jean-François Lombard apportent,
paradoxalement, un supplément d'émotion aux errances d'un Entendement que sa
tessiture de contre-ténor aurait pu cantonner à une certaine fadeur. Seule
Luanda Siqueira manque d'un soupçon de personnalité pour incarner pleinement
tous les déchirements d'une Vie humaine tiraillée entre les chemins opposés qui
s'offrent à elle. Au bilan, au même titre qu'un Bourgeois Gentilhomme
qui a fait date, cette réalisation du Poème Harmonique, dont la parution est
annoncée pour l'automne chez Alpha, n'appelle que des éloges et donne hâte de
découvrir ce que le tandem Dumestre - Lazar nous a concocté dans le cadre de la
production de Cadmus et Hermione de Lully, prévue pour la saison
2007-2008.
Samedi 25 août 2007, 14 heures
30. C'est la petite (et fort jolie) église de Chantenay-Villedieu qui a été
choisie pour abriter le concert réunissant Blandine Rannou (clavecin) et Guido
Balestracci (viole de gambe) autour des Sonates pour viole de gambe et
clavecin obligé de Johann Sebastian Bach (1685-1750), que le duo vient
récemment d'enregistrer, avec un très bon accueil critique, chez Zig-Zag
Territoires. Même si, très subjectivement, ces trois sonates ne représentent
pas forcément la quintessence de l'art de Bach, on attendait le meilleur de la
réunion de ces deux talents incontestables ; c'est, hélas, un cruel
sentiment de gêne qui s'est installé dès le début du concert, pour ne se dissiper,
paradoxalement, que lors des rappels, constitués par deux pièces d'Antoine
Forqueray. Répétons-le, Rannou et Balestracci sont de grands artistes et leurs
parcours, tant individuels qu'en commun, sont jalonnés de réussites
indéniables. Mais, ce samedi après-midi, les deux interprètes semblent, excepté
à de rares moments, chercher une symbiose qui demeure hors de leur portée. Le
clavecin, touché avec une autorité aussi magnifique que, finalement,
castratrice, lamine littéralement la voix d'une viole de gambe étrangement
hésitante et voilée (un problème d'instrument ?), à tel point qu'on a le
sentiment d'entre des Sonates pour clavecin avec viole de gambe obligée.
Les deux instruments ne parviennent pas à trouver l'équilibre nécessaire à un
véritable dialogue, le tempo fluctue, la polyphonie se disloque, l'ennui,
quelquefois, s'invite dans des mouvements lents manquant singulièrement de
densité, et dans des mouvements rapides privés de feu. Gageons qu'il ne
s'agissait là que d'une méforme passagère, et que ce tandem émérite nous
donnera bientôt de nouvelles preuves éclatantes et savoureuses de sa complicité
artistique.
Samedi 25 août 2007, 20 heures
30. Retour à Sablé pour un dernier concert, celui de la mezzo-soprano Stéphanie
d'Oustrac et du Concert Spirituel placés sous la direction d'Hervé Niquet, qui
proposait un florilège d'airs et de pièces instrumentales puisé dans des opéras
français, principalement du dernier quart du XVIIe siècle - Persée (1682) de Lully (1632-1687), Achille et Polyxène (1687) de Collasse
(1649-1709), Médée (1693) de
Charpentier (1643-1704), Didon (1693)
de Desmarets (1661-1741) - avec une échappée au XVIIIe siècle, au travers de
cette Callirhoé (1712, révision en
1743) composée par Destouches (1672-1749), dont le chef s'est fait le héraut
inspiré. On apprécie ou pas les partis pris d'Hervé Niquet, sa propension à
couper les prologues des opéras du Grand Siècle qui, selon lui, n'apportent pas
grand chose aux œuvres, sa façon parfois très physiquement expressive de
diriger. Force est de reconnaître que là ou certains parent ce répertoire de
teintes onctueuses avec une gourmandise de sybarite, le travail à la pointe
sèche de Niquet, soucieux de ligne et de tension, pourra apparaître sec.
Pourtant, cette manière, qui sied magnifiquement à la musique française du
temps de Louis XIV, révèle, pour l'auditeur attentif, une véritable festival de
couleurs (les bassons dans Médée), un
voile tissé de mille nuances (l'air de Callirhoé « Ô nuit témoin de mes
soupirs secrets ») propre à offrir à la voix un écrin précieux où se poser
ou un partenaire avec lequel lutter. Stéphanie d'Oustrac est la femme de la
situation. Très au fait des exigences de ce répertoire, elle est confondante de
maîtrise, de brio et de sensibilité. Les deux airs extraits de la Didon
de Desmarets sont ainsi d'une tenue splendide, et confirment, outre le talent
de la chanteuse, l'urgence de mieux faire connaître les œuvres lyriques d'un
compositeur particulièrement inspiré. De même, les morceaux choisis dans la Médée de Charpentier
sont parfaitement investis, rendant ainsi palpables toutes les hésitations qui
assaillent l'âme de l'enchanteresse au moment où elle bascule vers sa folie
vengeresse. C'est réellement de la très belle ouvrage. Louons enfin la
discipline et la virtuosité du Concert Spirituel, prompt à répondre à la
moindre sollicitation de son chef, ainsi que la pédagogie souriante d'Hervé
Niquet, dont les explications sur les œuvres interprétées sont bienvenues et
passionnantes.
De très beaux moments, donc, qui laissent présager une 30ème édition riche en découvertes et en bonheurs. Même si rien n'a été réellement dévoilé, les quelques bribes d'informations collectées laissent deviner des projets avec des habitués du festival, tels Doulce Mémoire ou Le Poème Harmonique, mais aussi des nouveaux venus, tels Les Folies françoises. On espère ardemment retrouver également le Collegium Marianum dont il sera bientôt de nouveau question ici, tant cet ensemble a fait souffler sur le festival un vent d'indicible jeunesse. Armons-nous de patience ; le mois de mai 2008 n'est finalement pas si éloigné que ça.
Accompagnement musical :
André Cardinal DESTOUCHES
(1672-1749),
Callirhoé, tragédie lyrique en un prologue et cinq actes,
1712, révisée en 1743. Livret de
Pierre-Charles Roy.
Extrait n°1 : Ouverture.
Extrait n°2 : Air « Ô nuit témoin de mes soupirs secrets ».
Stéphanie d'OUSTRAC,
mezzo-soprano.
Le Concert Spirituel - Hervé
NIQUET, direction.
Extrait de :
Callirhoé. 2 CD Glossa GES 921612-F.
Par jardinbaroque, Mardi 28 Aout 2007 à 20:38 GMT+2 dans Prima la musica ! (article, RSS)





