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Saveurs de Sablé




Rendez-vous bien connu des amateurs, le festival de musique baroque de Sablé sur Sarthe fêtera, l'année prochaine, sa trentième édition. D'une portée médiatique malheureusement moindre que les très cotés Beaune ou Ambronay, cette manifestation propose, chaque année, une programmation de grande qualité, mêlant avec beaucoup d'à-propos artistes confirmés (cette année, par exemple, Jordi Savall ou Emmanuelle Haïm) et valeurs montantes (le talentueux claveciniste Bertrand Cuiller ou l'ensemble praguois Collegium Marianum, dont l'impeccable prestation fera l'objet d'un billet à part), dans des concerts présentant des œuvres bien connues ou plus rares, voire inédites. Si l'on croise, ici comme ailleurs, d'inévitables spectateurs venus visiblement au concert plus par souci de leur rang social que par envie véritable (« J'ai les plus mauvaises places de tout le festival ! » glapit, outragée, une perruche endimanchée qui, par malheur, vient poser son aigreur sur le fauteuil jouxtant le mien, tandis que deux messieurs ventripotents, affalés sur la rangée de devant, grommellent qu'ils n'ont pas la place due à leur éminente bourgeoisie, et que, conséquemment, ils n'applaudiront pas en signe de boudeuse protestation), il existe bel et bien un « esprit Sablé », qui conjugue décontraction souriante et rigueur de l'organisation, et a su fidéliser bon nombre de festivaliers en pratiquant une politique de prix modérée (prix des places entre 14 et 30 €) et en offrant la possibilité au public de rencontrer et d'interroger, à l'occasion de « Jardins secrets » de fin de matinée, les artistes qui se produisent au cours du festival. Voici, le temps de deux billets, des instantanés de quelques concerts de la 29ème édition auxquels j'ai eu la chance d'assister.

 

Vendredi 24 août 2007, 21 heures, Sablé. A la tête de son ensemble Le Poème Harmonique, Vincent Dumestre entraîne le public dans la Rome du milieu du XVIIe siècle. Exécuté en 1656 à Rome, au palais Barberini, La vita humana (« La vie humaine ») est un opéra sacré en 3 actes dont le livret est dû à la plume de Giulio Rospigliosi, futur pape Clément IX, et la musique à Marco Marazzoli (1605-1662). L'œuvre s'inscrit dans la tradition de l'oratorio romain, dont l'archétype est La Rappresentatione di Anima et di Corpo (1600) d'Emilio de' Cavalieri (c.1550-1602), dont il partage le propos d'illustrer une morale évidemment chrétienne (lire « catholique », contre-réforme oblige) au travers de personnages allégoriques (l'Innocence, la Faute, l'Entendement, etc.) se livrant bataille pour régir la Vie humaine. Stylistiquement, l'œuvre fait souvent penser à Stefano Landi (c.1586-1639) dans la manière d'utiliser le chœur, à Claudio Monteverdi pour la mise en valeur du texte au travers de récitatifs très intenses, mais également à Pier Francesco Cavalli (1602-1676) dans la volonté de donner à l'action une dimension véritablement théâtrale, comme, par exemple, dans le troisième acte, qui voit la Faute et le Plaisir se travestir pour se faire passer pour l'Innocence et l'Entendement. Un oratorio, donc, à la croisée des chemins, qui n'évite pas quelques longueurs, mais dont certaines trouvailles ne sont pas sans annoncer les futures réalisations d'Alessandro Stradella (1639-1682).

L'interprétation qu'en livre Vincent Dumestre est, comme souvent avec ce chef, très équilibrée et d'une grande beauté plastique. On sent que chaque détail de la partition a été fouillé et pesé avant d'être intégré dans une véritable vision d'ensemble. La mise en scène, sobre et lumineuse, de Benjamin Lazar, le travail sur la gestuelle, particulièrement éloquente, la souplesse des voix solistes, la cohésion du Chœur de chambre de Rouen, la beauté du petit ensemble instrumental, s'unissent en un projet extrêmement cohérent, qui cherche et parvient à donner l'exacte mesure de cette musique, toute au service de l'éloquence du verbe. Les solistes sont globalement excellents, avec une mention toute particulière pour les « méchants ». Isabelle Druet campe une Faute à l'ambiguïté pleine de morgue diablement tentatrice, Arnaud Marzorati donne à son Plaisir un caractère retors ombré d'une séduction inquiétante. Les « gentils » ne sont néanmoins pas en reste : le caractère légèrement désincarné de l'Innocence de Camille Poul lui confère une dimension inaccessible parfaitement recevable, les quelques fragilités vocales de Jean-François Lombard apportent, paradoxalement, un supplément d'émotion aux errances d'un Entendement que sa tessiture de contre-ténor aurait pu cantonner à une certaine fadeur. Seule Luanda Siqueira manque d'un soupçon de personnalité pour incarner pleinement tous les déchirements d'une Vie humaine tiraillée entre les chemins opposés qui s'offrent à elle. Au bilan, au même titre qu'un Bourgeois Gentilhomme qui a fait date, cette réalisation du Poème Harmonique, dont la parution est annoncée pour l'automne chez Alpha, n'appelle que des éloges et donne hâte de découvrir ce que le tandem Dumestre - Lazar nous a concocté dans le cadre de la production de Cadmus et Hermione de Lully, prévue pour la saison 2007-2008.

Samedi 25 août 2007, 14 heures 30. C'est la petite (et fort jolie) église de Chantenay-Villedieu qui a été choisie pour abriter le concert réunissant Blandine Rannou (clavecin) et Guido Balestracci (viole de gambe) autour des Sonates pour viole de gambe et clavecin obligé de Johann Sebastian Bach (1685-1750), que le duo vient récemment d'enregistrer, avec un très bon accueil critique, chez Zig-Zag Territoires. Même si, très subjectivement, ces trois sonates ne représentent pas forcément la quintessence de l'art de Bach, on attendait le meilleur de la réunion de ces deux talents incontestables ; c'est, hélas, un cruel sentiment de gêne qui s'est installé dès le début du concert, pour ne se dissiper, paradoxalement, que lors des rappels, constitués par deux pièces d'Antoine Forqueray. Répétons-le, Rannou et Balestracci sont de grands artistes et leurs parcours, tant individuels qu'en commun, sont jalonnés de réussites indéniables. Mais, ce samedi après-midi, les deux interprètes semblent, excepté à de rares moments, chercher une symbiose qui demeure hors de leur portée. Le clavecin, touché avec une autorité aussi magnifique que, finalement, castratrice, lamine littéralement la voix d'une viole de gambe étrangement hésitante et voilée (un problème d'instrument ?), à tel point qu'on a le sentiment d'entre des Sonates pour clavecin avec viole de gambe obligée. Les deux instruments ne parviennent pas à trouver l'équilibre nécessaire à un véritable dialogue, le tempo fluctue, la polyphonie se disloque, l'ennui, quelquefois, s'invite dans des mouvements lents manquant singulièrement de densité, et dans des mouvements rapides privés de feu. Gageons qu'il ne s'agissait là que d'une méforme passagère, et que ce tandem émérite nous donnera bientôt de nouvelles preuves éclatantes et savoureuses de sa complicité artistique.

Samedi 25 août 2007, 20 heures 30. Retour à Sablé pour un dernier concert, celui de la mezzo-soprano Stéphanie d'Oustrac et du Concert Spirituel placés sous la direction d'Hervé Niquet, qui proposait un florilège d'airs et de pièces instrumentales puisé dans des opéras français, principalement du dernier quart du XVIIe siècle - Persée (1682) de Lully (1632-1687), Achille et Polyxène (1687) de Collasse (1649-1709), Médée (1693) de Charpentier (1643-1704), Didon (1693) de Desmarets (1661-1741) - avec une échappée au XVIIIe siècle, au travers de cette Callirhoé (1712, révision en 1743) composée par Destouches (1672-1749), dont le chef s'est fait le héraut inspiré. On apprécie ou pas les partis pris d'Hervé Niquet, sa propension à couper les prologues des opéras du Grand Siècle qui, selon lui, n'apportent pas grand chose aux œuvres, sa façon parfois très physiquement expressive de diriger. Force est de reconnaître que là ou certains parent ce répertoire de teintes onctueuses avec une gourmandise de sybarite, le travail à la pointe sèche de Niquet, soucieux de ligne et de tension, pourra apparaître sec. Pourtant, cette manière, qui sied magnifiquement à la musique française du temps de Louis XIV, révèle, pour l'auditeur attentif, une véritable festival de couleurs (les bassons dans Médée), un voile tissé de mille nuances (l'air de Callirhoé « Ô nuit témoin de mes soupirs secrets ») propre à offrir à la voix un écrin précieux où se poser ou un partenaire avec lequel lutter. Stéphanie d'Oustrac est la femme de la situation. Très au fait des exigences de ce répertoire, elle est confondante de maîtrise, de brio et de sensibilité. Les deux airs extraits de la Didon de Desmarets sont ainsi d'une tenue splendide, et confirment, outre le talent de la chanteuse, l'urgence de mieux faire connaître les œuvres lyriques d'un compositeur particulièrement inspiré. De même, les morceaux choisis dans la Médée de Charpentier sont parfaitement investis, rendant ainsi palpables toutes les hésitations qui assaillent l'âme de l'enchanteresse au moment où elle bascule vers sa folie vengeresse. C'est réellement de la très belle ouvrage. Louons enfin la discipline et la virtuosité du Concert Spirituel, prompt à répondre à la moindre sollicitation de son chef, ainsi que la pédagogie souriante d'Hervé Niquet, dont les explications sur les œuvres interprétées sont bienvenues et passionnantes.

De très beaux moments, donc, qui laissent présager une 30ème édition riche en découvertes et en bonheurs. Même si rien n'a été réellement dévoilé, les quelques bribes d'informations collectées laissent deviner des projets avec des habitués du festival, tels Doulce Mémoire ou Le Poème Harmonique,  mais aussi des nouveaux venus, tels Les Folies françoises. On espère ardemment retrouver également le Collegium Marianum dont il sera bientôt de nouveau question ici, tant cet ensemble a fait souffler sur le festival un vent d'indicible jeunesse. Armons-nous de patience ; le mois de mai 2008 n'est finalement pas si éloigné que ça.


Accompagnement musical :

André Cardinal DESTOUCHES (1672-1749),
Callirhoé, tragédie lyrique en un prologue et cinq actes,
1712, révisée en 1743. Livret de Pierre-Charles Roy.

Extrait n°1 : Ouverture.

Extrait n°2 : Air « Ô nuit témoin de mes soupirs secrets ».


Stéphanie d'OUSTRAC, mezzo-soprano.
Le Concert Spirituel - Hervé NIQUET, direction.
 

Extrait de :
Callirhoé. 2 CD Glossa GES 921612-F.

Vos commentaires

1 Le Mercredi 29 Aout 2007 à 08:36 GMT+2, par Jean-Yves

Autrement dit, d'excellents moments musicaux...

2 Le Mercredi 29 Aout 2007 à 12:22 GMT+2, par Henri-Pierre

Eh bien voici un billet tellement riche qu'il demandera plusieurs retours...
Merci d'ent'ouvrir de si jolies perspectives au prophane des arcannes musicales que je suis ; ton enthousiasme en partage est aussi un beau présent que tu nous fais.
J'ai aussi beaucoup apprécié la grinçante petite satire sociale ; Chaque manifestation culturelle comporte son aréopage de snobs "initiés" et dédaigneux.
Tiens, pour cette fois le texte accompagnant les musiques n'était ni un poème, ni une citation d'auteur, c'était du pur Jardin...

3 Le Mercredi 29 Aout 2007 à 18:26 GMT+2, par venezia

Oui ce fut un beau week end musical, Une chaude lumière soufflait sur Sablé. J’ai pour ma part vécu un moment exceptionnel en découvrant en direct « mon premier opéra » et Vincent Dumestre a su avec son ensemble répondre à mes attentes. Je devais avoir les yeux émerveillés tel un enfant découvrant ses cadeaux au pied d’un sapin. Je ne saurai en parler aussi bien que tu le fais dans tes billets, mais je crois que ressentir des émotions fortes à l’écoute de toutes ces œuvres est aussi important dés lors qu’elles ont sues nous toucher. J’ai hâte de découvrir ce que nous réservera le 30 ème festival, et je vais dors et déjà commander mon coussin ! C’est un peu raide les bancs d’église ;-)

4 Le Vendredi 31 Aout 2007 à 00:10 GMT+2, par philippe

Je me pose des questions sur les interprétations de Blandine Rannou
depuis assez longtemps (je suis amateur de clavecin), c'est vrai que son toucher est énergique, parfois un peu trop. Je lui préfère la très élégante Blandine Verlet (ceci dit les deux Blandines sont des musiciennes merveilleuses). Quant à Guido Balestracci, j'aime aussi (très agréable disque sur Corelli). J'aurais donné beaucoup pour assister à ce concert. Il est regrettable qu'ils ne se soient pas trouvés, mais celà arrive (plus souvent que les applaudissements ne le croient). Merci jardinbaroque pour ce billet passionnant.

5 Le Dimanche 9 Septembre 2007 à 14:24 GMT+2, par Briesing

Désolée, pas le temps d'écouter ni lire pour l'instant, mais je voulais te remercier pour ton commentaire qui m'a beaucoup émue. Merci !

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