jardinbaroque

Présent, intensément


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Nicolaus Gerhaert de LEYDE (c.1420?-1473)
Buste d'homme accoudé, avant 1467.
Grès rose, Strasbourg, Musée de l'Œuvre Notre-Dame.

Au XVe siècle, la ville de Strasbourg fourmille de talents venus de divers horizons pour se rassembler sur le chantier de sa cathédrale, réussite si achevée qu'elle servira de modèle pour nombre d'autres édifices du gothique finissant. Architectes, maîtres verriers et sculpteurs y font exploser toute l'étendue d'un savoir-faire patient, d'un extrême raffinement. Parmi tous ces artistes émerge une grande figure, dont deux œuvres conservées au Musée de l'Œuvre Notre-Dame disent la singularité et la force du génie.

A l'instar d'une large majorité d'artistes médiévaux, tenter de reconstruire la biographie de Nicolaus Gerhaert de Leyde est une gageure. On ignore la date et le lieu de sa naissance, ainsi que le nom des maîtres auprès desquels il s'est formé, et seules quelques œuvres signées sont parvenues jusqu'à nous.
Ses origines se déduisent d'un acte strasbourgeois de 1464, mentionnant un maître « nahe :claes [G]erhaert.soen » (« Nicolaes, fils de Gerhaert ») ainsi que de la signature d'un monument funéraire : « nicola gerardi de Leyd [ex]egit » (« élevé par Nicolas fils de Gérard de Leyde »). Sa filiation artistique est incontestablement à chercher dans l'art burgondo-flamand, en particulier celui du sculpteur néerlandais Claus Sluter (c.1340/50-c.1405/06), installé à Dijon en 1385, imagier génial et révolutionnaire, dès 1389, du duc de Bourgogne Philippe le Hardi.

Nicolaus de Leyde est attesté pour la première fois en 1462, date à laquelle il signe le monument funéraire de l'archevêque de Trèves Jacob von Sierck, mort en 1456, aujourd'hui conservé au Diözesanmuseum de la ville. La même année sans doute, il gagne Strasbourg. Sa renommée est alors telle qu'il est approché par l'empereur Frédéric III, qui l'appelle à Vienne ; il demeure néanmoins dans la capitale alsacienne, où il obtient la commande de la décoration et de l'entretien du portail de la Chancellerie, travail qu'il réalise en 1463-1464. Comme nombre de ses œuvres, seuls des fragments ont survécu, le bâtiment de la Chancellerie ayant été détruit par un incendie en 1686, et son portail ruiné, sans doute à l'époque révolutionnaire. Deux fragments de buste, l'un représentant un Homme au turban (Strasbourg, Musée de l'Œuvre Notre-Dame, donné ci-dessus), l'autre une femme (Frankfurt am Main, Liebighaus), ont été conservés, dans lesquels on a cru voir tantôt un portrait du bailli Jakob von Lichtenberg et de sa maîtresse Bärbel von Ottenheim, tantôt une représentation d'un prophète ou d'Auguste et la Sybille (thème présent dans l'art rhénan du XVe siècle, comme l'atteste le très beau tableau du bâlois Konrad Witz (c.1400-1445/46), conservé au Musée des Beaux-Arts de Dijon). En 1464, Nicolaus, mentionné, ainsi que son épouse, comme citoyen strasbourgeois à part entière, signe l'épitaphe du chanoine Conrad von Busnang [m.cccc.lxiiii / n.v.l. : 1464, Nicolaus von Leyden], située dans la chapelle Saint Jean de la cathédrale. Il est père d'une fille nommée Apollonia, résidant dans la maison « am Zinneck », propriété familiale depuis au plus tard 1466. En 1466, toujours, il exécute un maître-autel pour la ville de Constance, lequel sera détruit entre 1527 et 1534. En 1467, il signe un crucifix pour Baden-Baden, conservé aujourd'hui à la Stiftskirche de la ville. Il quitte Strasbourg pour Vienne cette même année et rejoint la Cour de l'empereur Frédéric III, qui lui confie la réalisation de son mausolée. Nicolaus de Leyde meurt en 1473, peut-être le 28 juin, laissant inachevée, comme son « maître » Sluter, cette œuvre ultime ; elle ne sera terminée qu'en 1513.

Outre le buste d'Homme au turban mentionné ci-dessus, Nicolaus de Leyde a laissé, lors de son séjour strasbourgeois, un chef d'œuvre absolu. Il s'agit du Buste d'homme accoudé, que l'on ne peut pas dater avec précision, mais qui marque à la fois un apogée et un tournant décisif dans l'art rhénan de l'époque. En effet, la recherche d'expressivité, la volonté de rendre palpables, au travers d'un médium a priori aussi massif que la pierre, tous les mouvements de l'âme du personnage représenté atteignent ici un degré de sensibilité totalement inédit. Certes, un tel aboutissement n'aurait pu avoir lieu sans les travaux de Sluter, mais on peut estimer que Nicolaus de Leyde va encore plus loin dans l'observation et le rendu de la réalité, en peaufinant minutieusement chaque détail, pour le mettre au service d'un rendu psychologique saisissant de justesse et de profondeur.

Le puissant sentiment d'abandon mélancolique et de résignation finement ourlée d'un mince sourire semblant sourdre d'une intense méditation sur soi et sur le monde qui émane de ce buste semble, au-delà même d'une représentation individuelle dans laquelle certains ont voulu voir un autoportrait, résumer, à lui seul, l'esprit d'une époque, où les créateurs ont eu, plus qu'à certaines, la conscience claire qu'un monde était en train de disparaître pour renaître sous une nouvelle forme. La nostalgie qui sous-tend nombre d'œuvres des trois premiers quarts du XVe siècle trouve avec ce buste de Nicolaus de Leyde une de ses expressions les plus parfaites, miroir de l'amertume qui sinue dans les compositions de musiciens tels Gilles Binchois (c.1400-1460) ou Walter Frye († c.1475 ?). Fermer les yeux pour ne plus voir ni les ors fanés d'hier, ni les incertitudes de demain. Fermer les yeux pour ne pas céder au vertige et s'ancrer dans une unique certitude, celle d'être aujourd'hui simplement vivant.

 

Accompagnement musical :

Walter FRYE (mort vers 1475 ?),
Alas, Alas, ballade (version instrumentale).

Source : Manuscrit 91, New Haven, Yale University,
Beinecke Library, f. 77v-79.

Randall COOK, vièle à archet - Crawford YOUNG, luth.

 
Extrait de :
Northerne Wynde, music of Walter Frye. 1 CD Marc Aurel edition MA 20018.

Vos commentaires

1 Le Jeudi 26 Juillet 2007 à 21:34 GMT+2, par Julien

Oh! il est extraordinaire ce buste! Merci Jardin

2 Le Jeudi 26 Juillet 2007 à 23:13 GMT+2, par Henri-Pierre

Jardin, tu rends le commentaire sans objet.
Je rebondirai simplement sur le parallèle et la filiation que tu établis, pertinemment, entre Nicolaus Gerhaert et Claus Sluter.
Le registre de Sluter est celui du divin, de la transcendance ; question de génération ? Sans doute puisque son neveu Claus de Werve glisse déja,à mon sens, vers un spiritualisme plus humain.
Claus Sluter meurt en 1408, lorsque Nicolaus Gerhaert est actif, une bonne génération plus tard, l'art médiéval a progressé dans sa mutation mystique/humanisme.

3 Le Vendredi 27 Juillet 2007 à 13:14 GMT+2, par jo

Oeuvre intemporelle, touchante, dans laquelle on se projette, cinq siècles plus tard... Saisissant !

4 Le Vendredi 27 Juillet 2007 à 19:31 GMT+2, par philippe

Magnifique, je suis certain qu'Auguste Rodin aurait beaucoup aimé. Je l'avais d'ailleurs pris pour un Rodin au premier coup d'oeil. Excellent emblème de l'art du XV ème siécle, et bien plus que celà, on dirait que la statue s'extirpe de la pierre et du hiératisme médiéval (d'ailleurs très beau) pour aller vers la Renaissance, la sensation "a pelle", c'est à dire vers nous.

5 Le Samedi 28 Juillet 2007 à 09:26 GMT+2, par Jean-Yves

En découvrant hier ce buste d'homme accoudé de Nicolaus Gerhaert de Leyde, j’ai immédiatement songé à saint Sébastien. Je n’ai pas pu te l’écrire sur le moment car je n’arrivais pas à comprendre ce lien que je faisais. Notre petit échange par mail – sur tes projets – m’a permis d’y voir plus clair. Il y a dans l'expressivité de cet homme accoudé et dans de nombreux Sébastien, le signe d'une tragédie terrestre amplifiée par la rédemption céleste promise. Comme si cette dernière ne pouvait advenir qu’après avoir éprouvé, sur terre, de la mélancolie.
Merci JardinBaroque pour ce billet et pour ta présence.

6 Le Dimanche 5 Aout 2007 à 22:19 GMT+2, par Briesing

Je traverse une période difficile... la musique que tu proposes me fait du bien.
Merci.

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