jardinbaroque

Douloureuse joie

« Mors tu as navré de ton dart
Le père de joyeuseté
En desployant ton estandart
Sur Binchois, patron de bonté… »
Johannes Ockeghem (c.1420/25-1497) rend hommage à son maître qui vient de mourir, et dont l’influence artistique a irrigué tout la musique de la première moitié du XVe siècle. Curieusement cependant, lorsque l’on pense aux compositeurs marquants de cette époque, le premier nom qui vient à l’esprit est celui de l’immense Guillaume Dufay (c.1400-1474) dont les hommes ont, semble-t-il, gardé une mémoire plus profonde. Injuste sort, donc, que celui de Gilles Binchois, qui paie d’un relatif oubli le fait d’avoir peu exploré les vastes formes dont ses contemporains ont fait leur miel. Mais n’anticipons pas.

Martin le Franc, Gilles Binchois, miniature du manuscrit du

Gilles de Binche, ou de Bins, que nous connaissons sous le nom de Binchois, naît, probablement à Mons dans l’actuelle Belgique, vers 1400, au sein d’une famille bourgeoise. Son père, Jean, est conseiller du duc Guillaume IV de Hainault, et à partir de 1417, de sa fille Jacqueline de Bavière. On ne sait rien de l’éducation musicale du jeune Gilles, dont la première trace attestée remonte à 1418, où il tient l'orgue de Sainte Waudru à Mons. En 1423, il verse de l’argent pour partir s'installer à Lille, puis on perd sa trace jusqu’au début de 1431, où il compose le motet Nove cantum melodie pour le baptême du prince Antoine de Bourgogne. Qu’a fait Binchois durant ces huit années ? Si l’on en croit le texte de la Déploration que lui dédie Ockeghem, il aurait été « soudart » (soldat), alors que des témoignages indirects laissent présumer un séjour parisien dans l’entourage de William de la Pole, alors comte de Suffolk, qui commande les forces d’occupation anglaises, et sera capturé après le siège d’Orléans en 1429. Mystère. Toujours est-il qu’aux alentours de 1427, Binchois rejoint la cour de Bourgogne, dont il est sous-diacre en 1437, ne pouvant être ordonné prêtre faute de disposer des diplômes universitaires requis. En 1449, il rencontre Guillaume Dufay à Mons – seule entrevue attestée entre les deux hommes, même s’il est fort probable qu’ils se sont également côtoyés à Chambéry (1434) ou à Cambrai (années 1440) –, puis quitte définitivement la Cour de Bourgogne en 1453. Il se retire à Soignies, où il exerce les fonctions de prévôt de la collégiale Saint Vincent. Binchois meurt à Soignies le 20 septembre 1460.

Claude Sluter, Le puits de Moïse (détail), 1395-1406

Gilles Binchois laisse une œuvre composée d’une soixantaine de chansons (8 ballades et 48 rondeaux, en l’état actuel des recherches, mais il faut compter avec les lacunes de la tradition manuscrites et ses inextricables problèmes d’attribution) et d’une cinquantaine d’œuvres religieuses. Ce qui frappe, c’est l’extraordinaire diffusion de sa musique, en Italie, en Angleterre et jusqu’en Allemagne du Sud, prouvant qu’il était, devant l’illustre Dufay, le compositeur le plus en vogue des années 1420-1440. Il convient d’ailleurs de noter que ses chansons ont servi de base pour de nombreuses élaborations de motets et de messes sur cantus firmus [mélodie servant de base à une polyphonie], alors que les œuvres de Dufay n’ont pas été autant « réutilisées ». Les deux compositeurs, s’ils sont presque exactement contemporains ne se meuvent pas réellement dans la même sphère mentale. Si Dufay a du goût pour les grandes formes, dans lesquelles il excelle, Binchois, lui, est plus attiré par des pièces de dimensions plus modestes, comme l’atteste l’absence, dans son œuvre, de tout cycle complet pour la messe. C’est donc tout naturellement dans la chanson, art plus miniaturiste, que Binchois va déployer tout son génie.
Etonnamment, en dépit du fait que les textes qu’il choisit d’illustrer répondent toutes à l’esthétique courtoise, une très large partie de ses compositions dégage un intense sentiment de mélancolie, à tel point d’ailleurs que si le poème qu’il choisit de mettre en musique parle de joie amoureuse, Binchois va se cantonner dans une atmosphère de demi-teintes qui fait planer l’ombre de la séparation ou du doute, comme dans De plus en plus se renouvelle ou Les très doulx yeux du viaire [visage] ma dame. Son utilisation des voix, trois généralement, qui composent ses chansons est également frappante. Traditionnellement, leur disposition est la suivante : une voix aiguë (cantus) d’une tessiture supérieure d’environ une quinte à deux voix graves (ténor et contraténor). Le ténor forme normalement un contrepoint parfait avec le cantus, tandis que le contraténor anime le discours et lui donne sa couleur musicale. Binchois va parsemer cette voix de petites dissonances que ses contemporains, eux, prennent bien soin d’éviter, et faire des voix graves un accompagnement actif du cantus. C’est ainsi qu’il parvient à mettre en valeur des mélodies au caractère intime et retenu. Pudique même dans l’expression du désespoir, comme, par exemple, lorsqu’il met en musique le particulièrement sombre Deuil angoisseus de Christine de Pisan (c.1364-c.1431?), il inaugure sans le savoir une manière bien française du suggéré, que l’on retrouvera dans l’air de cour du XVIIe siècle.

Musicien mélancolique, plus « difficile » d’accès, de ce fait, que nombre de ses contemporains qui ont misé sur une musique au caractère plus extraverti, Binchois est un compositeur fascinant. On ne saura sans doute jamais ce qui l’a conduit à choisir, voire à écrire, des textes aussi obstinément amers, et il peut être tentant d’y voir un reflet d’une complexion ou d’une vie particulières. Peut-être, plus simplement, le compositeur avait-il l’obscur pressentiment d’être un des derniers représentants d’un esprit courtois agonisant, que la Renaissance finirait d’enterrer définitivement. Ceci expliquerait pourquoi l’automne du Moyen-Âge qu’il vécut semble à ce point paré des teintes de l’hiver.

Pour découvrir Binchois :

La discographie du compositeur est famélique. Certes, de nombreuses chansons ont été enregistrées – sa musique sacrée a eu moins de chance –, mais elles se trouvent dispersées au sein d’anthologies. On ne conseillera donc ici qu’un seul disque, qui présente l’avantage d’être monographique.

L’ensemble Gilles Binchois se devait de rendre hommage à son compositeur tutélaire, et il le fait avec brio. Cette anthologie de 17 chansons (il restait de la place sur le CD pour en ajouter quelques unes…) est un véritable moment de bonheur musical. L’art des interprètes rend pleinement justice aux compositions, dont le ton mélancolique est parfaitement rendu. Les voix sont belles, les instrumentistes impeccables. Indispensable.
Mon souverain désirMon souverain désir, chansons. Ensemble Gilles Binchois – Dominique VELLARD, direction. 1CD Virgin classics 7243 5 45285 2 1.

Extrait proposé : Rondeau Triste plaisir et douloureuse joye. Poème d’Alain Chartier (c.1385-c.1433?), donné ci-dessous. Anne-Marie LABLAUDE, soprano.


Triste plaisir et douloureuse joye,
Aspre doulceur, desconfort ennuieux,
Ris en plorant, souvenir oublieux,
M'acompaignent, combien que seul je soye.

Embuchié sont, affin qu'on ne les voye
Dedans mon cueur, en l'ombre de mes yeux.
Triste plaisir et douloureuse joye,
Aspre doulceur, desconfort ennuieux.

C'est mon trésor, ma part et ma monoye
De quoy Dangier est sur moy envieux
Bien le sera s'il me voit avoir mieulx
Quant il a deuil de ce qu'Amour m'envoye.

Triste plaisir et douloureuse joye,
Aspre doulceur, desconfort ennuieux,
Ris en plorant, souvenir oublieux,
M'acompaignent, combien que seul je soye.

Vos commentaires

1 Le Mardi 27 Mars 2007 à 19:06 GMT+2, par Laure

"Dedans mon coeur, en l'ombre de mes yeux.."Splendide, inconnu, que de merveilles enfouies. Merci d'avoir révéler celle-ci, vraiment.

Que ce temps a donc connu de gloire et de grandeur...Cf qui tu sais

2 Le Mardi 27 Mars 2007 à 22:10 GMT+2, par jardinbaroque

Binchois est un compositeur qui me touche beaucoup, et je pense que je me servirai encore d'une ou deux de ses chansons dans quelques prochains articles.
Même si ce billet ne t'est pas expressément dédié, chère Laure, j'ai beaucoup pensé à toi en l'écrivant. C'est un clin d'oeil à ton amour des beaux textes, et ma façon de te remercier d'être telle que je t'ai toujours connue et telle que tu es demeurée : intègre et passionnée.

3 Le Jeudi 29 Mars 2007 à 18:14 GMT+2, par Henri-Pierre

Illustrer cela de l'un des anges de la déploration du puits de Moïse de Claus Sluter est intense.

Merci d'avoir ainsi mis en évidence les liens des différentes expressions artistiques d'une de es périodes favorites : l'espace Burgondo Flamand du XVe siècle

4 Le Jeudi 29 Mars 2007 à 21:28 GMT+2, par jardinbaroque

Je vois que nous partageons une admiration commune pour Sluter, et je suis ravi que tu aies été sensible au jeu de miroir entre son oeuvre et celle de Binchois.

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