Sur le qui-vive
« Quelle plus celeste merveille,Ces vers sont tirés d’une ode anonyme rendant hommage à un compositeur que le contexte historique dans lequel s’est déroulée son existence aurait pu maintes fois broyer, mais qui nous a, en dépit de vents contraires, légué une œuvre d’une grande importance musicologique. Etre huguenot dans la France de la seconde moitié du XVIe siècle, c’était courir à chaque instant le danger d’une « male mort » et combien de vies ont-elles été brisées par l’aveuglement fanatique d’hommes qu’on avait convaincus d’être dans le droit chemin ? Claude Le Jeune a heureusement échappé aux massacres de la Saint Barthélemy et aux exactions fomentées par la Ligue. Il a livré à la postérité des œuvres qui révèlent un véritable humaniste, pétri de culture et de tolérance, dans une époque qui avait tourné le dos à ces valeurs. Fragments de l’itinéraire d’un homme sur le qui-vive.
Quel charme plus doux à l’oreille,
Que d’ouyr chanter les Saisons ?
On fait grand cas de l’Eloquence,
Mais ce Claudin par sa science
Pouvoit autant que ses raisons. […]
Cet homme estoit plus qu’un humain. »
Claude (ou Claudin) Le Jeune naît à Valenciennes entre 1528 et 1530 environ, dans une famille protestante. Cette ville n’appartient pas, à cette époque à la France, à laquelle elle ne sera annexée en 1678, mais aux Pays-Bas. On ignore qui lui donne son éducation musicale, mais il n’est pas exclus qu’il se soit formé dans une des maîtrises des cathédrales de sa ville natale ou des environs. Ce qui est, en revanche, certain, c’est que sa formation lui permet d’acquérir la maîtrise du contrepoint polyphonique pratiqué par les maîtres franco-flamands, dont l’influence est aisément décelable dans nombre de ses œuvres. Le Jeune fait-il ensuite un voyage en Italie pour parfaire ses connaissances ? Certains musicologues ont avancé cette hypothèse, qu’aucune source documentaire n’étaye, mais qui expliquerait sa connaissance des écrits de Gioseffo Zarlino (1517-1590), musicien et théoricien vénitien, professeur de Vincenzo Galilei (c.1525-1591), dont on connaît l’importance des recherches sur la musique antique, lesquelles aboutiront à l’éclosion du style monodique. Vers 1560, Le Jeune s’installe à Paris et y publie Dix pseaumes de David en forme de motets; dans ces mêmes années, il côtoie Jean-Antoine de Baïf (1532-1589), inlassable chercheur dans le domaine de la musique « mesurée à l’antique ». La rencontre des deux hommes est déterminante pour le compositeur, dont l’activité créatrice va se mettre au service des textes et des idées du poète et de ses suiveurs, rassemblés au sein de l’Académie de Poésie et de Musique que Baïf créé en 1570. Entre 1579 et début 1582, Le Jeune est nommé « maistre des enfants de musique » de la Cour de France, et publie, en 1583, six chansons en vers mesurés, première publication du genre. En 1589, alors que les guerres de religion font rage, le compositeur s’enfuit de Paris assiégé. Arrêté par la faction de la Porte Saint Denis, il ne doit son salut qu’à l’intervention d’un de ses amis catholiques, Jacques Mauduit (1557-1627), compositeur membre de l’Académie de Baïf, et se réfugie à la Rochelle. C’est là qu’il publie, en 1598, le Dodécacorde, recueil de 12 psaumes. Les dernières années de sa vie sont obscures, même s’il est établi qu’il fait de nouveau partie de la maison du roi en 1596 en qualité de « maistre compositeur ordinaire de la musique de [la] chambre ». Claude Le Jeune meurt, sans doute à Paris, où il est enterré le 26 septembre 1600.
Le legs musical de Le Jeune est considérable. On lui attribue plus de 600 œuvres : des chansons, des mises en musique de psaumes protestants, des motets, un Magnificat, une messe (Missa ad placitum) ainsi que trois fantaisies instrumentales. Protestant notoire, qui, du fait de ses convictions religieuses, ne put obtenir de poste permanent, publia assez peu, fut contraint à l’exil et ne mena donc pas une carrière aussi brillante que le promettait son talent, il n’en composa pas moins des pièces pour le culte catholique, au demeurant ambitieuses stylistiquement et d’une grande profondeur d’expression. Cette ouverture d’esprit est un trait frappant chez Le Jeune, qui semble réunir beaucoup des qualités que l’on prête traditionnellement à la Renaissance, notamment une grande curiosité intellectuelle, ainsi qu’un goût certain pour l’expérimentation. Autant qu’on puisse en juger, son bagage musical est des plus conséquents, puisqu’il maîtrise nombre de formes « anciennes », telles l’isorythmie ou le médiéval hoquetus, qu’il n’hésite pas à utiliser, en les mêlant toutefois à des éléments nouveaux, tout droit venus du laboratoire italien qui est en train, en croyant redécouvrir la musique des Grecs, de révolutionner la pratique de la musique chantée. La collaboration de Le Jeune avec Baïf, mais également avec d’autres poètes d’envergure tels Agrippa d’Aubigné (1552-1630), va orienter le processus créatif du compositeur vers une scrupuleuse illustration de textes souvent forts, qui rejoint les recherches menées en Italie. Dans sa recherche d’expressivité et d’intelligibilité du texte, Le Jeune ne va cependant pas se tourner vers la monodie; il va travailler le tissu polyphonique afin de le rendre homophone, veillant soigneusement, lorsqu’il fait, par exemple, usage de mélismes, à ce que les accents sur les mots tombent toujours ensemble. Il parvient ainsi à se couler dans le moule alternant syllabes brèves et longues, propres à la prosodie antique et remises en pratique par Baïf et son Académie, réalisant ainsi un véritable travail d’orfèvre qui ne peut laisser qu’admiratif, et qui n’est pas sans rappeler l’attention méticuleuse accordée au mot qui sera un des traits distinctifs de l’art de Monteverdi. Le Jeune va, en outre, bien au-delà de la sèche application de principes théoriques, car son imagination et sa sensibilité, soutenues par un métier infaillible, lui permettent, tout en demeurant dans le cadre strict du « vers mesuré à l’antique », d’émouvoir l’auditeur.
Bien entendu, il ne faut pas chercher chez ce compositeur les vertiges que l’on trouvera, quelques années plus tard, chez le créateur d’Orfeo; les temps ne sont pas encore baroques. Cependant, par les accents qu’il sait donner aux textes qu’il représente, Le Jeune entrouvre déjà la porte du théâtre qui sera le lieu d’élection du siècle suivant, et s’il se révèle ici plus intérieur qu’extériorisé, la capacité d’invention du compositeur, patente, par exemple, dans sa chanson La Guerre que l’on peut considérer comme une lointaine prémonition du Combattimento di Tancredi e Clorinda monteverdien (1624), sait encore, par les images qu’elle suscite, toucher l’auditeur d’aujourd’hui.
Pour découvrir Le Jeune :
Quelques remarquables enregistrements ont été consacrés à Le Jeune, dont voici un florilège qui permet de se familiariser avec son univers. L’ordre dans lequel ils sont présentés ne doit pas être considéré comme une échelle de valeur, les 3 albums ci-dessous étant d’une égale et éminente qualité.
Le Printans, publié en 1603, est un recueil de 39 chansons sur des textes de Baïf, dont 33 dans le style de la « musique mesurée à l’antique ». La version proposée par le Huelgas Ensemble sous la houlette inspirée de Paul van Nevel en offre à ce jour l’anthologie (12 chansons) la plus recommandable, par la beauté et la cohésion des voix, l’attention méticuleuse accordée à l’impact poétique des textes, le soin global apporté à la production. Un remarquable disque.
Le Printans (anthologie). Huelgas Ensemble – Paul VAN NEVEL, direction. 1CD Sony « Vivarte » SK68259.
Extrait proposé : Chanson n°II : « Revecy venir du printans ».
Les Pages et Chantres de la Chapelle, sous la direction d’Olivier Schneebeli proposent une très belle sélection d’œuvres sacrées, motets catholiques et psaumes protestants. Style adéquat, voix lumineuses, instrumentistes virtuoses, tout est réuni pour faire de ce disque une pleine réussite. Mentions spéciales pour le Tristitia obsedit me sur un texte de Savonarole et surtout le O Seigneur, J’espars, magnifique adaptation du Psaume 88 par le génial Agrippa d’Aubigné.
Muze honorons… (Motets pour le culte catholique et Psaumes protestants). Les Pages et Chantres de la Chapelle – Olivier SCHNEEBELI, direction. 1CD Alpha 032.
L’Ensemble Clément Janequin a beaucoup fait pour la redécouverte de l’œuvre de Le Jeune, et, plus généralement, du répertoire Renaissant. Ce florilège de chansons, tantôt mélancoliques (Tout ce qui est de plus beau), tantôt drolatiquement salées (Une puce), est une merveille, et permet d’apprécier le talent d’un compositeur qui, même dans les formes les plus apparemment populaires, a mis toute sa science. Belle version de La Guerre, chanson fleuve de plus de 16 minutes.
Autant en emporte le vent (Chansons). Ensemble Clément Janequin – Dominique VISSE, direction. 1CD Harmonia Mundi HMC 901863.
Par jardinbaroque, Lundi 12 Mars 2007 à 21:56 GMT+2 dans Prima la musica ! (article, RSS)





