L'intimité de l’Œuvre
Anonyme rhénan du début du XIe siècle : David reges inclita proles.
Chansonnier de Cambridge (MS Gg.5.35), compilé vers 1060.
Ensemble Sequentia – Benjamin BAGBY, direction.
CD : Chants perdus d’un harpeur rhénan, Deutsche Harmonia Mundi (82876 58940 2).
« C’est le Moyen-Âge ici ! » Combien de fois a-t-on entendu cette phrase, accolée à l’idée de barbarie, d’inconfort ou d’obscurantisme ? L’adjectif « moyenâgeux », désignant autrefois une simple période chronologique, s’est progressivement teinté d’une telle nuance péjorative qu’il a fallu forger « médiéval » pour suppléer son acception originelle. Pourtant, les travaux de Duby ou Le Goff, pour ne citer que deux des spécialistes les plus célèbres de cette période, ont démontré avec brio à quel point l’association automatique du Moyen-Âge et des ténèbres était erronée. Certes, l’époque médiévale fut violente, élitiste, et vit l’homme du commun opprimé par deux seigneurs, celui qui régnait en son fief et celui qui trônait en son Eglise; mais n’est-ce pas un constat qui demeure valable pour des périodes mieux famées, telle la Renaissance ?
Le Moyen-Âge nous a légué, artistiquement parlant, des chefs-d’œuvre, et on peut considérer comme une chance que ce patrimoine ait pu être en partie préservé, et nous soit maintenant offert par quelques remarquables institutions. La plus connue est le Musée national du Moyen-Âge dont les collections occupent l’hôtel de Cluny (XVe siècle) dans le 5e arrondissement de Paris. Mais c’est plus à l’Est, plus précisément à Strasbourg, que ce billet se propose de vous conduire aujourd’hui (et, ponctuellement, dans les semaines à venir), pour une première vue d’ensemble du Musée de l’Œuvre Notre-Dame, à deux pas de la célébrissime cathédrale.
En 1929, Hans Haug, conservateur puis directeur des Musées de Strasbourg de 1919 à 1963, proposa la création d’un grand musée strasbourgeois dédié au Moyen-Âge et à la Renaissance. Installé dans un ensemble architectural ayant pour cœur la Maison de l’Œuvre Notre-Dame, où siégeait, depuis le XIIIe siècle, l’institution chargée de la collecte et de la gestion des fonds nécessaires à l’édification et à l’entretien de la cathédrale, le Musée de l’Œuvre Notre-Dame ouvre ses portes au public dès 1931. Abritant à l’origine des ensembles lapidaires déposés de la cathédrale, de la statuaire en bois, des vitraux, du mobilier, des tapisseries et des vitraux, ses collections furent progressivement agrandies par l’adjonction de peintures, de pièces d’orfèvrerie et de sculpture romane, provenant d’autres musées, d’édifices romans et gothiques détruits à la fin du XIXe siècle, ainsi que d’intérieurs strasbourgeois sauvés ainsi de la disparition. Au bout de 25 ans de recherches et d’acquisitions, le musée adopte sa structure définitive en 1956, laquelle propose un parcours à travers sept siècles d’histoire (XIe-XVIIe), mettant en miroir les œuvres produites à Strasbourg et dans les régions du Rhin supérieur et un cadre architectural idoine.
En parcourant les deux corps de bâtiment, l’un datant de 1347, remanié à la Renaissance, reconnaissable à son pignon en simples gradins, l’autre édifié entre 1579 et 1582 par l’architecte Hans Thoman Uhlberger, dont le style Renaissant est nettement teinté de réminiscences gothiques, ainsi que les trois cours intérieures dont une recèle un jardinet médiéval judicieusement reconstitué, le visiteur risque fort, pour peu qu’il éloigne suffisamment tout parasitage moderne, de se prendre au jeu et de faire, par l’esprit, une superbe cabriole arrière dans le temps, peut-être plus encore qu’au Musée de Cluny.
Car voici un lieu où les merveilles se succèdent de salle en salle, serties, qui plus est, dans un écrin de pierres vénérables, de boiseries qui diffusent une enivrante odeur d’encaustique, de parquets qui craquent agréablement sous les pas. L’endroit est vivant, et procure une bienfaisante apnée temporelle. On ne sait que louer, tant le parcours chronologique est intelligemment construit et ménage, à chaque nouvelle étape, d’étonnantes rencontres, sculptures romanes, vitraux des XIIe et XIIIe siècles, sculptures gothiques, pièces d’orfèvrerie ou de mobilier, peintures, preuve, s’il en était besoin, qu’une muséologie bien pensée et appliquée avec enthousiasme et discernement, est de nature à éveiller les curiosités des néophytes et à satisfaire les exigences des amateurs. Il faut dire qu’avec des artistes de la trempe de Conrad Witz (c.1400?-c.1445?), Hans Baldung Grien (c.1484/5-1545), Nicolas Gerhaert de Leyde (?-1473) ou Sébastien Stoskopff (1557-1657), sans parler d’une foule de talentueux anonymes, la réussite d’un tel pari est considérablement facilité.
Si vous êtes de passage en Alsace, la visite de ce musée, dont le caractère intimiste, là où Cluny joue plus objectivement la carte de la grandeur, permet une discrète familiarité avec les collections présentées s’impose comme incontournable. A ceux qui feraient tout exprès le voyage, on promet de belles heures, émaillées de découvertes et d’émotions, car le Moyen-Âge, quand on l’envisage avec un regard libéré de tous les a priori plus ou moins fantasmés dont on l’affuble, sait aussi être surprenant et éloquent; et il suffit de pousser la porte de la Maison de l’Œuvre Notre-Dame pour qu’il vous offre, simplement, son humanité.
Bonne visite.

Musée de l’Œuvre Notre-Dame, 3, place du Château, 67000 STRASBOURG. Téléphone : 03 88 52 50 00.
Ouvert tous les jours de 10h à 18h, sauf les lundis et les 1er janvier, Vendredi Saint, 1er mai, 1er et 11 novembre, 25 décembre. Tarif d’entrée : 4 euros.
Très bon accueil, d’une discrétion attentive. Petite boutique proposant des cartes postales et quelques ouvrages.
Par jardinbaroque, Samedi 10 Mars 2007 à 09:53 GMT+2 dans Cimaises (article, RSS)




