jardinbaroque

Pas une ride

Je dédie, comme témoignage aussi infime qu’imparfait de mon affection, ces lignes à ma mère. Merci de m’avoir offert une vie qui m’a permis de découvrir la musique.
Jardin.




Orfeo, première édition

Mantoue, 24 février 1607. Toccata en ré majeur « qui se joue avant le lever de la toile, trois fois avec tous les instruments », entrée du duc Vincenzo Gonzaga. La représentation de la Favola in musica qui va avoir lieu est avant tout une revanche, la réponse du duc à son beau frère, le grand-duc Ferdinand, qui a donné à Florence, le 6 octobre 1600, à l’occasion du mariage par procuration de Marie de Médicis et du roi de France Henri IV, Euridice de Jacopo Peri, première œuvre « toute en musique », premier opéra intégralement conservé. Cette « fable en musique » a été composée par un musicien originaire de Crémone, où il est né en 1567, entré au service du duc en 1590 en qualité de joueur de viole, et qui, jusqu’ici, s’est surtout fait connaître comme un excellent compositeur de livres de madrigaux. Cette soirée de février va marquer un tournant pour lui et pour l’histoire de la musique. Le génie se nomme Claudio Monteverdi, l’œuvre s’intitule Orfeo.

Bernardo Strozzi, Portrait de Claudio Monteverdi, c.1640

Il ne saurait être question ici de produire une énième et superflue biographie de Monteverdi, ni une nouvelle analyse d’Orfeo, quand tant de choses à la fois savantes et justes ont été écrites sur le compositeur et son œuvre. Il me semble, en revanche, opportun de s’arrêter un instant pour tenter d’apercevoir pourquoi cette œuvre est un de ces moments si particuliers qu’après lui « rien ne sera plus jamais comme avant » pour employer une formule consacrée. Ce qui est frappant, c’est que notre compositeur va radicalement bouleverser le panorama musical de son temps sans jamais fracasser quoi que ce soit. En effet, ce que l’on estime souvent être une révolution est plutôt, si on y regarde de plus près, un accouchement. La représentation d’Orfeo n’est pas un coup de tonnerre ou un manifeste, mais juste un long processus de maturation qui, arrivé à terme, va s’incarner, porté par le génie d’un homme obsédé par la volonté de dire en musique. Formé en partie par le flamand Giaches de Wert (1535-1596), qui a été un de ceux qui a le plus œuvré pour l’introduction de l’émotion au sein même de la polyphonie, Monteverdi maîtrise l’intégralité des formes héritées de la Renaissance. Ainsi, dans Orfeo, outre que son personnage central est une sorte d’icône renaissante, on trouve, à côté des formes musicales les plus nouvelles, du chœur polyphonique, de la chanson, de la danse, du madrigal, une sorte de résumé de tout ce que les siècles précédents ont accumulé, que Monteverdi assume, mais qu’il va totalement transfigurer en transformant cet héritage en vecteur d’émotion, non en appliquant des recettes toutes faites, car il n’est pas de ces théoriciens qui s’enlisent dans de stériles débats et cherchent à tout prix à prouver le bien fondé de leurs idées, ainsi que le prouvent les quelques mots en forme de « j’ai mieux à faire » qu’il adresse, dans son 5ème Livre de madrigaux publié en 1605, au chanoine Artusi qui l’a violemment attaqué sur la qualité de sa musique, laissant à son frère, Giulio Cesare, le soin de répondre sur le fond du problème, mais par une constante attention au texte et aux affects qu’il décrit, que le compositeur va prendre un soin extrême, presque maniaque, à traduire en musique, à individualiser. C’est là son coup de génie. Toutes les tentatives de drame en musique avant Orfeo manquaient de cet élément essentiel, l’individualisation, qui fait que les sentiments des personnages peuvent être repris par chaque auditeur à son propre compte, la souffrance d’Orphée devenant sienne, tout comme le joie naïve des bergers. Monteverdi se plaît à détailler chaque mouvement de l’âme de ses personnages, quand bien même ils n’apparaissent que pour une poignée de secondes ou représentent des concepts comme la Musique ou l’Espérance, il a ce don rare de savoir dessiner leur exact portrait en quelques notes, il parvient même à faire ressentir, par son intarissable invention musicale, des choses extrêmement subtiles, comme l’ombre d’un drame qui s’annonce ou le silence.
Monteverdi, avec dans les mains tous les trésors de la Renaissance, va la clore par le plus beau des hommages et ouvrir une nouvelle ère que les livres nomment « Baroque ». Orfeo, en dépit de ses 400 années, demeure intemporel, aussi frais que s’il avait été composé la veille; bien plus, c’est une œuvre qui, tant du point de vue dramatique qu’humain, reste d’une absolue justesse, et qui n’est, de ce fait, pas près de prendre une ride.

Monteverdi, Orfeo, version de Jürgen Jürgens

Petitgros sort de chez le disquaire l’œil brillant, bombant le torse. En regardant dans les bacs, il a mis ses doigts grassouillets sur un joli coffret dont le livret représentant un cratère grec l’attire. Il a demandé au commerçant de le lui mettre de côté en attendant que Maman veuille bien lui donner de l’argent pour l’acheter. Maman diffère sa réponse et Petitgros oublie; on oublie vite à 13 ans. Mais le disquaire a de la mémoire pour deux. Quinze jours après, il traverse la rue et vient parler à Maman du coffret réservé par son fils, qu’il tient d’ailleurs sous son bras. Maman, agacée par l’inconséquence de son rejeton et gênée de l’intrusion du commerçant, cède rapidement. Quand Petitgros rentre du collège, après avoir essuyé une copieuse salve de reproches maternels et promis de ne plus recommencer, il file dans sa chambre le coffret en mains, partagé entre honte et fierté, et branche le vieil électrophone grésillant et monophonique, cet antique tourne-disques qui est, outre la radio, le seul moyen d’entendre de la musique à la maison, ce foyer d’artisans aisés pour qui la culture est une perte de temps. Tandis que s’élèvent les premières notes de la Toccata écrite par ce Monteverdi dont il ne sait rien, Petitgros feuillette les pages du livret, s’émeut de l’histoire d’Orphée telle qu’on la racontait au XVIIe siècle, et se laisse emporter. Maman, février 2007

Il ne sait pas encore que cet Orfeo deviendra un véritable compagnon de route, et que cet instant marque une double découverte : celle de la musique, qui deviendra, plus qu’une passion, une partie intégrante de lui-même, et celle de la solitude, puisque aimer ce type de musique l’éloignera de ceux qui lui sont proches, lesquels ne partagent pas forcément sa passion. 24 années ont passé. Petitgros a perdu de son adiposité et de sa superbe, et s’il connaît un peu mieux l’histoire de la musique, chaque journée qui passe lui fait prendre plus clairement conscience de l’étendue de son ignorance. Maman est toujours là, Orphée aussi. Ces deux là prennent de l’âge sans se résoudre à vieillir, et sentir à mes côtés leur insatiable jeunesse est plus qu’une chance : une bénédiction.

Ecouter Orfeo :

Œuvre incontournable de l’histoire de la musique, Orfeo a été enregistré de très nombreuses fois. Beaucoup de versions recèlent des trésors, mais s’il faut n’en choisir qu’une, ce sera celle de Gabriel Garrido, tant elle semble rassembler les qualités les plus essentielles pour que l’auditeur soit emporté par l’œuvre. Les voix – en majorité latines – sont superbes, l’orchestre est un perpétuel feu d’artifice coloré et frémissant, la direction, vive, attentive, soucieuse de laisser musique et sens s’épanouir, est irréprochable. Cette perfection ne sera sans doute pas approchée de sitôt.
Orfeo, version GarridoOrfeo. Solistes, Coro Antonio Il Verso, Ensemble Elyma – Gabriel GARRIDO, direction. 2CDs K617 K617066.

Extraits proposés : Toccata d’ouverture (en tête d’article).
Atto terzo : Orfeo, Speranza : « Ecco l’atra palude ». Victor TORRES, Orfeo – Maria Cristina KIEHR, Speranza.


Pour accompagner l’écoute, on ne peut que conseiller le livre suivant, qui est, lui aussi, exceptionnel. Quand un auteur met toute sa souriante érudition au service d’une œuvre qu’il aime, le résultat ne peut qu’être probant. Pari réussi pour Philippe Beaussant, dont chaque page est ici un régal, tant pour le cœur que pour l’esprit. Prodigieux ouvrage.
Le chant d'Orphée selon MonteverdiPhilippe BEAUSSANT, Le chant d’Orphée selon Monteverdi. Fayard, 2002.

Vos commentaires

1 Le Samedi 24 Fevrier 2007 à 19:33 GMT+2, par Briesing

C'est la même version que j'ai. K617 sait faire de jolies découvertes.
Conais-tu le groupe Ars Longa de la Havane ? Ils ont eux aussi enregistré de la bien belle musique baroque sud-américaine. Nous avons eu le bonheur de chanter avec eux au festival de Sarrebourg.

2 Le Jeudi 1 Mars 2007 à 17:27 GMT+2, par Henri-Pierre

pour la dédicace : Quel bel hommage.

pour le contenu : Toujours élégant et nourrissant.

3 Le Jeudi 1 Mars 2007 à 22:00 GMT+2, par v.king

Waouh pour une fois fois je sais de quoi tu parles, ce cd je l'ai depuis quelques années maintenant!! ;-)

4 Le Samedi 3 Mars 2007 à 09:34 GMT+2, par Jean-Yves

J'espère que ta mère pourra lire cet émouvant hommage.

5 Le Dimanche 4 Mars 2007 à 21:36 GMT+2, par v.king

D'ailleurs depuis le temps que je lui fais des bises interposées, j'ose espérer qu'un jour j'aurais l'avantage et le privilège de la rencontrer ;-)

Autres publications sur le sujet

Aucune référence pour le moment.

Cet article ne peut faire référence à d'autres publications.

Commenter cet article

*


Pour être sûr... combien font 2 + 6 ? *

Se souvenir de moi


Les champs marqués d'un * sont obligatoires
Votre commentaire sera affiché en texte brut à l'exception des liens