Le corps abandonné
Antonio FARINA (actif à Naples, milieu du XVIIe siècle) : Sinfonia.
Cappella della Pietà de’ Turchini. Antonio FLORIO, direction.
CD : Dialogo per la Passione, paru chez Opus 111 (OPS 30-194).

Antonio de BELLIS (c.1616?-c.1656?) : Saint Sébastien évanoui, c.1640?.
Huile sur toile, Orléans, Musée des Beaux-Arts.
Difficile de faire un choix au sein des riches collections du Musée des Beaux-Arts d’Orléans, qui se distinguent par un certain nombre de tableaux remarquables. Voici, comme première étape de ce parcours, le Saint Sébastien évanoui d’Antonio de Bellis.
Retracer la vie d’Antonio de Bellis est une gageure. De lui, en effet, on ne sait à peu près rien, si ce n’est qu’il fut actif à Naples des environs de 1630-35 à 1655-60 approximativement. On suppose qu’il est né vers 1616, on est certain qu’il a peint un cycle de tableaux représentant la vie de Saint Charles entre 1636 et 1638, œuvres qui se trouvent toujours dans l’église San Carlo alle Mortelle de Naples, et on peut se risquer à conjecturer qu’il est peut-être mort lors de la terrible épidémie de peste qui dévasta la ville entre mai et décembre 1656, tuant entre un tiers et la moitié de sa population. C’est tout, et avouez que c’est bien peu.
Ce qui apparaît, en revanche, beaucoup plus clairement que la trame de son existence, ce sont les influences dont il a nourri son art. Il faut cependant revenir un peu en arrière pour tenter de comprendre. Au début du XVIIe siècle, la peinture napolitaine va essuyer de plein fouet une tornade qui va littéralement bouleverser un art qui s’enlisait jusqu’ici dans le maniérisme. Ce tremblement de terre s’appelle Caravage (1571-1610), qui séjourne à Naples entre 1606 et 1607, puis en 1609-1610, et qui va durablement marquer la peinture napolitaine jusqu’au second quart du siècle. C’est notamment à cette source que vont s’abreuver les deux peintres qui semblent avoir influencé de Bellis : Massimo Stanzione (c.1585-c.1656) et Jusepe de Ribera (1591-1652), espagnol arrivé à Naples – ce royaume appartenait alors à la couronne espagnole – en 1616. Si l’un évoluera ensuite vers un style plus classique, l’autre affirmera nettement ses tendances naturalistes.
C’est dans la droite lignée du naturalisme imprégné de caravagisme de Ribera que s’inscrit le Saint Sébastien évanoui de de Bellis. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir avec quel souci d’exactitude est peinte la figure du saint, laissé pour mort après avoir subi son martyre. Ses plaies saignent encore, ses chairs sont percées de part en part, le linge enroulé autour de sa taille est souillé de sang. Cependant, ce qui concourt à la puissance évocatrice du tableau, et qui pourrait en partie s’expliquer, en dehors du talent propre du peintre, par la fascination qu’exerçaient les Ecoles du Nord sur les artistes napolitains, c’est le sentiment infiniment mélancolique qui s’en dégage, et qui donne à cette représentation un caractère profondément introspectif, qui n’est pas sans rappeler Le Christ mort veillé par deux anges de Lubin Baugin (c.1610-1663), peint vers la même époque, auquel l’unit une communauté de teintes et de propos. Figures en miroir d’hommes abandonnés qui attendent leur résurrection, temporaire pour Sébastien grâce aux soins d’Irène, définitive pour le Christ, représentés dans toute la troublante beauté de leur chair suppliciée, devenue, par la grâce du pinceau, objet de la plus intime méditation.
Par jardinbaroque, Dimanche 11 Fevrier 2007 à 16:48 GMT+2 dans Cimaises (article, RSS)




