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Vent d'ouest

« Je le considère comme le meilleur compositeur de symphonies qui ait jamais vécu. Splendeur, sonorité pleine, déchaînement et ivresse puissante et bouleversante du flux harmonique ; nouveauté dans les idées et les tournures ; son pomposo inimitable, ses andante surprenants, ses menuets et trios envoûtants, et enfin ses prestos envolés et jubilatoires lui ont valu jusqu’à ce jour l’admiration générale. »
Ces louanges, sans doute quelque peu démesurées, de Christian Friedrich Daniel Schubart (1739-1791) dans son Ideen zu einer Ästhetik der Tonkunst publié posthumément en 1806, s’adressent à un compositeur de l’école de Mannheim, aussi peu connu aujourd’hui qu’il fut reconnu par ses contemporains : Anton Fils. Parler de ce qui se passait à Mannheim au XVIIIe siècle nécessiterait un, voire plusieurs articles très étendus, tant l’orchestre de cette ville et les compositeurs qui ont travaillé dans ses rangs ont eu une influence décisive sur la vie musicale de l’époque, bien au-delà des frontières de cette cité du sud-ouest de l’Allemagne. Arrêtons-nous, pour commencer, sur un des plus brillants joyaux de cette couronne.

Le château de Mannheim, gravure, c.1750

Les éléments biographiques concernant Anton Fils sont rares. Il naît à Eichstätt, en Bavière, en septembre 1733. Il est le fils d’un violoncelliste et camérier à la cour du prince-évêque de la ville, dans laquelle il fait ses études jusqu’aux environs de 1753, année où il est inscrit à l’université d’Ingolstadt en droit et en théologie, matière qu’il abandonnera l’année suivante. Le 15 mai 1754, il est engagé comme violoncelliste au sein de l’orchestre de la Cour de Mannheim. Sans doute formé initialement à la musique par son père, on suppose qu’il parfait alors ses connaissances auprès de Jan Stamič (Johann Stamitz, 1717-1757), fondateur de l’Ecole de Mannheim. Il se marie en 1757 et, signe de son succès, devient propriétaire en 1759. Il meurt à Mannheim aux alentours du 14 mars 1760.

Louis-Joseph Watteau, La tempête, sans date (XVIIIe siècle)

Mort à 27 ans, Fils a tout de même eu le temps de composer une œuvre conséquente. On conserve de lui une trentaine de symphonies, des concerti, de la musique de chambre et quelques pièces sacrées. Aucun autographe, ni écrit de sa main n’a été conservé, Fils ayant eu tendance, selon Schubart, à se servir « souvent de ses compositions les meilleures comme de torches un fois qu’elles avaient été jouées ». Néanmoins, dès après sa mort, sa veuve vendit l’intégralité de sa production instrumentale à l’éditeur parisien Louis-Balthazard de la Chevardière (qui diffusa, entre autres, des œuvres de Boccherini), qui la publia entre 1760 et 1765. Compositeur singulier que ce Fils, qui avait, toujours d’après Schubart, la « bizarre manie de manger des araignées », brûlait ses partitions, et, surtout, mit dans sa musique beaucoup plus d’élans passionnés que la majorité de ses condisciples mannheimois. Certes, formellement, le musicien emploie les « formules » élaborées par l’école de Mannheim, comme les crescendos qui structurent les morceaux ou l’émancipation grandissante des pupitres des vents. Mais il entretient également, notamment dans les mouvements lents, une sensibilité préromantique qui le rapproche de Georg Matthias Monn (1717-1750), dont il partage les confidences en clair-obscur et les brusques emportements. En outre, son goût pour les surprises qui déjouent les attentes de l’auditeur, ainsi que l’inclusion d’éléments folkloriques dans une musique savamment construite font de lui un précurseur d’un des génies les plus absolus de l’histoire de la musique, et qui reste scandaleusement sous estimé en France : Joseph Haydn (1732-1809). Enfin, on note, dans les œuvres qu’ont peut estimer tardives – cette notion étant parfaitement aléatoire s’agissant d’un compositeur mort jeune et dont aucune production n’est datée – une part de plus en plus importante réservée aux instruments solistes, et notamment aux flûtes, instrument préféré du prince électeur Karl Theodor, « patron » de la Hofkapelle de Mannheim et pratiquant cet instrument. Cette pratique annonce l’heure de gloire à venir du genre de la symphonie concertante, qui triomphera à Paris dans les années 1770.
Même si la musicologie moderne ne l’a pas classé comme tel, Fils peut être considéré comme un compositeur préclassique, dont la musique symphonique aura une influence très claire sur les « grands » classiques viennois que sont Mozart et Haydn. Il serait, à ce titre, intéressant d’entendre celles de ses symphonies qui n’ont pas encore été enregistrées, ainsi que sa musique concertante, étonnamment absente du programme des disques et des concerts. Cette découverte permettrait non seulement de se faire une idée plus précise d’un musicien attachant et talentueux, et comblerait une des nombreuses lacunes qui subsistent encore dans notre connaissance du classicisme naissant.

Pour découvrir Fils :

Discographie minimale pour Fils, dont la redécouverte est, il est vrai, assez récente. Le seul CD intégralement consacré à ses symphonies est dû au vaillant ensemble L’Orfeo Barockorchester dirigé du premier violon par Michi Gaigg. Certes, on peut rêver d’une interprétation moins sage de ce répertoire (la comparaison avec la Symphonie en sol mineur du disque ci-après est assez cruelle), mais l’approche somme toute relativement « classique » qui marque cet enregistrement permet de mieux appréhender l’apport de Fils au classicisme à venir. Les couleurs de l’orchestre sont, en revanche, très belles et la direction cohérente et intelligente. Un très beau disque.
Fils, SymphoniesSymphonies. L’Orfeo Barockorchester – Michi GAIGG, premier violon & direction. 1CD CPO 999778-2.

En 1999, le Concerto Köln faisait parler la poudre dans ce disque consacré aux grands jours de l’orchestre de Mannheim. L’ensemble allemand, connu pour sa virtuosité et ses prises de risques, est ici dans son élément et s’ébroue comme poulain au pré. La Symphonie en sol mineur de Fils est présenté sous un jour résolument Sturm und Drang qui lui va magnifiquement. Le reste du programme, s’il n’atteint pas toujours la hauteur d’inspiration de la symphonie, permet de passer un moment très agréable. Une très belle réussite.
Mannheim, The Golden AgeMannheim : The Golden Age. Œuvres de Johann et Carl Stamitz, Christian Cannabich, Anton Fils, Ignaz Fränzl. Concerto Köln. 1CD Teldec 3984-28366-2.

Extrait proposé : Anton Fils, Symphonie en sol mineur. 1er mouvement : Allegro.

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