Entre deux mondes
Les éléments biographiques concernant Georg Matthias Monn, dont le vrai nom est, en fait, Johann Georg Mann, sont très minces. Il naît à Vienne le 9 avril 1717. Sopraniste à Klosterneuburg entre 1731 et 1732, c’est sans doute là qu’il reçoit l’essentiel de sa formation musicale. Organiste tout d’abord à Melk, il prend, à partir de 1738, cette fonction à la Karlskirche de Vienne, fraîchement construite. Il meurt à Vienne le 3 octobre 1750, de la tuberculose. On ne possède aucun portrait de Monn, et une des rares descriptions crédibles où on devine, au plus, une silhouette, tient en quelques mots de son élève supposé, Georg Albrechtsberger (1736-1809), rapportés par Joseph Sonnleitner : « Il doit avoir été d’une constitution très faible, car, bien qu’il ne bût pas de vin – ce qui est fort rare dans un couvent de chanoines – il ne vécut pas jusqu’à un grand âge. Une âme sombre et un travail harassant y ont probablement aussi contribué. Il ne se maria jamais et était toujours de noir vêtu. »
Ce qui a été préservé des compositions de Monn, qui a beaucoup écrit malgré sa mort prématurée (une vingtaine de symphonies, une dizaine de concerti, des quatuors, des sonates à un ou deux instruments, trois messes et de nombreuses pièces sacrées) semble dater essentiellement de ses années viennoises, même si l’absence de datation de la main même du compositeur laisse planer le doute. L’évolution de sa manière musicale est, en revanche, tout à fait perceptible dans ses concerti et symphonies, lesquels passent, sans doute au début des années 1740, de la forme ritournelle héritée de Vivaldi à la forme sonate [l’existence, dans un mouvement musical, d’une exposition avec un thème secondaire apparent, d’un développement indentifiable en tant que tel, et d’une réexposition] qui sera une des marques du classicisme musical. Monn est le premier, dès 1740, a écrire une symphonie en quatre mouvements, avec menuet et trio. Sa musique sacrée suit le même mouvement, et annonce clairement le style qui prévaudra dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, notamment celui de Mozart.
Tournant le dos à l’esthétique baroque, basée essentiellement sur l’imitation et la rhétorique, le langage de Monn prend un caractère beaucoup plus individualisé et expressif, cherchant à décrire les incessants changements d’affect de l’âme humaine. Il ne s’agit plus seulement de dire, mais bien de toucher, démarche qui se rapproche des recherches de Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788), expérimentateur génial du style sensible (Empfindsamer Stil). La musique de Monn ne possède certes pas le caractère imprévisible et l’imagination débridée de celle du « Bach de Hambourg », mais les trouvailles y abondent et les surprises n’y sont pas rares, notamment dans les mouvements lents où perce souvent une indicible mélancolie, voire un caractère dramatique, comme, par exemple, dans le larghetto la symphonie en ré majeur, œuvre de la fin de la vie de Monn, lardé de forte qui semblent autant de cris. Ses compositions ont été, en tous cas, suffisamment estimées pour que, 50 ans après sa mort, les maisons d’éditions continuent de les proposer, voire les gravent de nouveau, ce qui en dit long également sur l’influence que sa musique a pu avoir sur les compositeurs des générations postérieures. Il est donc assez triste que, hors son concerto pour violoncelle, sa discographie soit aussi étique. Avis aux amateurs.
Pour découvrir Monn :
Ce disque est une introduction idéale à l’art du symphoniste Monn. Il présente l’avantage de regrouper des œuvres de périodes différentes, dans une interprétation très convaincante, à défaut d’être superlative. La petite formation dirigée par Michi Gaigg est légère, incisive, colorée, et menée avec un vrai sens du rebond. Seuls vrais bémols : le disque est court (49’) et il manque la « fameuse » symphonie de 1740 en quatre mouvements.
C’est de ce disque qu’est extrait le mouvement de symphonie proposé ci-dessous. Il s’agit de l’allegro initial de la Symphonie en si bémol majeur, œuvre préclassique d’une grande intensité.
Six symphonies : en sol majeur, si bémol majeur, mi bémol majeur, a quattro en si bémol majeur, ré majeur, la majeur. L’Arpa Festante – Michi GAIGG, premier violon & direction. 1CD CPO 999 273-2.
Une très belle anthologie de l’œuvre concertante de Monn, menée par le fin connaisseur de ce répertoire qu’est Michael Schneider. Les solistes sont très solides, même si on souhaiterait, par instants, une pointe d’engagement supplémentaire et l’orchestre est très au point et d’un louable dynamisme. L’ensemble est d’un excellent niveau.
Concerti : pour violoncelle en sol mineur, pour clavecin en ré majeur, pour violon en si bémol majeur, pour clavecin en sol mineur. Solistes, La Stagione Frankfurt – Michael SCHNEIDER, direction. 1CD CPO 999 391-2.
Ceux qui ne voudraient connaître que le Concerto pour violoncelle, cordes et basse continue en sol mineur, pourront se tourner vers la version de Jean-Guihen Queyras et des archets de feu du Freiburger Barockorchester, qui livrent une version à la fois poétique et tranchante de l’œuvre. Le couplage avec les deux concerti pour violoncelle de Haydn (supérieurement interprétés) permet de déceler les traces de l’héritage de Monn.
Concerto pour violoncelle en sol mineur (+ Haydn : Concerti pour violoncelle en ut majeur et en ré majeur). Jean-Guihen Queyras (violoncelle), Freiburger Barockorchester – Petra MÜLLEJANS, premier violon & direction. 1CD Harmonia Mundi HMC 901816.
Les curieux chercheront à entendre deux magnifiques œuvres mariales, enregistrées par James Bowman (photo ci-dessus) et le Ricercar Consort en 1991. La réserve naturelle du contre-ténor anglais est parfaitement adaptée à la piété toute simple et intimiste de ces deux Lieder sacrés, dont elle magnifie l’atmosphère. Le reste du CD présente des œuvres de Tuma, dans une interprétation très réussie, et des œuvres de Vivaldi, Ziani et Marcello, nettement moins convaincantes de ce point de vue.
Cantate ad alto solo. James Bowman, contre-ténor, Ricercar Consort. 1CD Ricercar 241192.
Par jardinbaroque, Jeudi 11 Janvier 2007 à 20:43 GMT+2 dans Prima la musica ! (article, RSS)





