Ce qui de nous s'enfuit

Jean Valentin, dit VALENTIN DE BOULOGNE (1591?-1632)
Les quatre âges de l'homme, c.1626.
Huile sur toile, Londres, National Gallery.
Jean Valentin, dit Valentin de Boulogne, naît à Coulommiers-en-Brie (Seine-et-Marne) sans doute en 1591 (l’année 1594 est parfois avancée). Ses années d’apprentissage en France sont obscures. Il apprend probablement les rudiments de son art auprès de son père, peintre lui-même, avant de partir pour Paris (ou Fontainebleau), puis pour Rome, où il arrive sans doute vers 1611, la première mention de sa présence dans cette ville remontant à 1620. Là, il étudie auprès de Simon Vouet (1590-1649) et subit l’influence de Bartolomeo Manfredi (1582-1622), élève de Caravage. Après des premières années difficiles, Valentin fait montre de son talent et attire l’attention, vers le milieu des années 1620, du cardinal Francesco Barberini (1597-1679) et de son secrétaire, grand amateur d’art, Cassiano dal Pozzo (1588-1657), protecteur de Nicolas Poussin (1594-1665). Le cardinal commande à Valentin, en 1628, une Allégorie de Rome, puis un retable pour une des chapelles de la basilique Saint-Pierre, le Martyre des Saints Processe et Martinien, qu’il achève en 1630. Caravagesque en tout point, il mène une vie agitée et meurt à Rome en août 1632, suite, dit-on, à un refroidissement contracté en se baignant dans une fontaine après une soirée bien arrosée.
A-t-on tout dit lorsqu’on a relevé que l’œuvre de Valentin doit beaucoup à Caravage et à ses émules ? En effet, on retrouve chez les deux artistes la même utilisation des ombres et de la lumière, le même goût de peindre des gens du peuple, y compris dans leurs toiles religieuses, la même volonté de rendre les émotions dans toute leur violence, le même sens du détail incongru, voire scabreux, mais le plus exact, le plus naturel possible. Ces remarques sont particulièrement patentes dans les toiles d’inspiration religieuse, comme le Couronnement d’épines (ci-dessus) conservé à l’Alte Pinakothek de Munich (non daté), d’après une toile perdue de Caravage. Mais, si l’on s’attarde un peu plus, on constate certaines différences, qui font tout le prix des œuvres de Valentin, et le distingue des simples suiveurs du maître. Ces Quatre âges de l’homme en sont une bonne illustration. Certes, le sujet de cette allégorie n’est pas neuf : un enfant, un jeune homme (où certains historiens d’Art voient un autoportrait), un homme d’âge mûr (le soldat) et un vieillard pour représenter les quatre phases de l’existence. L’artiste a choisi de les opposer par paires : l’enfant qui tient sur ses genoux une cage ouverte dont s’est échappé l’oiseau de la vie et le vieillard qui tente d’oublier sa fin prochaine dans le vin et les richesses, le jeune homme au luth qui se retourne comme s’il venait de s’éveiller de ses pensées et le soldat qui s’endort sur son livre. Regards croisés sur l’oubli : l’inattention innocente de l’enfance, les errances titubantes de la vieillesse, les rêves interrompus de la jeunesse, les renoncements ensommeillés de l’âge mûr. A chaque âge, quelque chose s’échappe, qui est la vie elle-même et ne laisse dans l’âme que de la mélancolie. C’est cette expression de profonde mélancolie, parente de celle qui baigne la musique anglaise de l’époque, que Valentin sait rendre avec une acuité toute particulière qui le distingue de bien des caravagistes, et qui transparaît dans le regard qu’il donne à ses personnages, ce tableau ne constituant pas une exception. Au-delà de ce qui n’aurait pu être qu’une scène de genre certes magistralement exécutée, avec le luxe de détails que cet exercice exige, Valentin livre une méditation grave sur la fuite inexorable du temps, sur les petites défaites qui tissent toute vie dès son commencement, et il le fait avec la tendresse de celui qui en peignant autrui se dépeint un peu lui-même.
Par jardinbaroque, Vendredi 29 Decembre 2006 à 21:49 GMT+2 dans Camera reservata (article, RSS)




