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Une ombre sur les jardins

L'orangerie de Versailles, septembre 2006 en fin d'après-midi

Si je vous dis Versailles, quelles sont les images qui viendront le plus immédiatement à votre esprit ? Le Roi Soleil, les fastes de la Cour, les courtisans soucieux de se faire remarquer et de plaire, toute une kyrielle de clichés sertis d’or et de marbre.
Oui, bien sûr, c’est ça, Versailles. Un « petit château de cartes que Louis XIII avait fait pour ne plus coucher sur la paille », écrit Saint-Simon, qui a connu une fortune que rien ne laissait espérer. La grande œuvre d’un homme qui ne supportait pas la petitesse et qui a conçu un projet à la mesure de sa démesure. Ecoutons, là encore, Saint-Simon : « [le roi] abandonna Saint-Germain pour Versailles, le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux, sans vue, sans bois, sans eau, sans terre, parce que tout y est sable mouvant ou marécage, sans air par conséquent qui n'y peut être bon ».
Versailles, Bosquet de la colonnade, septembre 2006

Pourtant, quelle réussite. Quels efforts, quelles dépenses en temps (les travaux s’étaleront de 1661-1710 pour ne parler que de ceux qui se déroulèrent sous le règne de Louis XIV) et en argent auront été nécessaires pour parvenir à faire de Versailles le Château de référence pour l’Europe entière.

J’avoue que le château en lui-même me parle assez peu, chapelle royale exceptée. Trop de luxe étalé, trop de cérémonieux amidon. A mes yeux, Versailles, c’est avant tout une rencontre en esprit baroque (l’eau et ses volutes, les statues qui déploient leur spirale vers le ciel) et classicisme à la française, une improbable union entre courbe et droite qui se solde pourtant par une indéniable, mais néanmoins totalement rhétorique et fallacieuse réussite : les jardins.Versailles, Bassin d'Apollon, septembre 2006


Cette dimension n’a pas échappé, semble-t-il, à l’aiguisé Saint-Simon : « [Le roi] se plut à tyranniser la nature, à la dompter à force d'art et de trésors. Il y bâtit tout l'un après l'autre, sans dessin général; le beau et le vilain furent cousus ensemble, le vaste et l'étranglé. Son appartement et celui de la reine y ont les dernières incommodités, avec les vues de cabinets et de tout ce qui est derrière les plus obscures, les plus enfermées, les plus puantes. Les jardins dont la magnificence étonne; mais dont le plus léger usage rebute, sont d'aussi mauvais goût. On n'y est conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride, au bout de laquelle il n'y a plus, où que ce soit, qu'à monter et à descendre; et avec la colline, qui est fort courte, se terminent les jardins. La recoupe y brûle les pieds, mais sans cette recoupe on y enfoncerait ici dans les sables, et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte, malgré soi. L'abondance des eaux forcées et ramassées de toutes parts les rend vertes, épaisses, bourbeuses; elles répandent une humidité malsaine et sensible, une odeur qui l'est encore plus. Leurs effets, qu'il faut pourtant beaucoup ménager, sont incomparables; mais de ce tout, il résulte qu'on admire et qu'on fuit. »

Versailles, septembre 2006

Sentiments de bien-être et de malaise mêlés en ces jardins, beaux encore sous le ciel hésitant de fin septembre et la musique de Lully, fluide et écrasante à la fois, à l’image d’un règne dont la liberté des débuts fut vite emprisonnée sous le poids de l’étiquette et de la volonté égocentrique de briller, comme si le franc soleil s’était finalement mué en l’auteur d’un vaste théâtre d’ombres.

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