Les larmes d'Achille
Achille,
comptes-tu épuiser tout le temps qui te reste à regarder ainsi tantôt le sol boueux, tantôt tes compagnons d’un même regard opaque ? On t’a tant répété que tu es un héros que tu as fini par le croire. Mais maintenant que tu te retrouves seul et livré à toi même, te voici bien avancé de n’avoir pour viatique qu’une illusoire invincibilité. Tu te croyais très fort, voici que tu vacilles, et ce qui s’ouvre en toi à l’allure des Enfers. Tu ne comprends plus rien, tu te frottes les yeux, espérant que ce geste dissipera la brume ; elle ne s’écarte pas et tes paupières te brûlent comme le fait ta douleur.
L’ami s’en est allé, qui assurait ton pas et guidait ton action, cet autre qui était toi-même plus que tu ne l’es. Toujours à tes côtés, par tout temps, en tout lieu, il savait t’avertir des dangers qui te menaçaient et te protéger de tes ennemis, dont le plus actif et le plus habile n’est autre que toi-même. Jusqu’au bout, il t’a été fidèle, quand bien même les forces venaient à lui manquer. Il s’est oublié pour que tu puisses poursuivre ton avancée ; il s’est d’ailleurs si parfaitement effacé qu’il a fini par disparaître. Mais toi, Achille, plein de toi-même jusqu’à en être saoul, tu n’as jamais rien vu, tant il te semblait normal que l’on puisse ainsi se sacrifier pour toi, tant tu étais certain que ta noble personne méritait cet hommage. Tu n’as rien vu venir. Tu es seul à présent.
A quoi sert de pleurer? C’était lorsqu’il était à tes côtés qu’il fallait jouir de sa présence. Aie le courage de resonger à tout ce que vous avez vécu et note combien de fois tu t’es détourné de la voie qu’il te conseillait pour poursuivre des chimères, à combien de moments tu as jugé qu’il était indigne de toi, combien d’occasions la reconnaissance que tu aurais dû lui témoigner s’est muée, par une effroyable alchimie, en mépris dont tu l’as écrasé.
Il n’y a pas de quoi être fier, Achille. Mais toi, imbibé d’arrogance, tu pensais que tu pourrais, tout seul, savoir, connaître, progresser, et faire éclater les murs de ta prison. Toi, toi uniquement au centre du monde, nulle place pour l’autre sinon épisodique, s’il se révélait conforme à ton désir et te renvoyait un exact reflet de ton image chérie. Alors tu t’es fait injuste, déloyal, ingrat, et tu t’es détourné de ce qui était peut-être une chance de te conduire sinon vers le salut, du moins vers l’équilibre.
Tu n’es pas de ceux qui s’excusent, puisque, selon toi, demander pardon est signe de faiblesse. Là encore, tu te trompes : il faut, au contraire, beaucoup de courage pour faire preuve d’une sincère humilité, et il y a plus de grandeur à baisser les yeux en reconnaissant que l’on est dans l’erreur qu’à conserver le regard haut et froid en s’obstinant à vénérer ce qui nous égare. Mais ces considérations sont probablement indignes d’un héros tel que toi. Les héros ne savent dire ni pardon, ni merci.
Combien sont comme toi, Achille, prompts à mordre la main qui les guide et à mépriser ceux qui les soutiennent ? Combien sont prêts à briser ce qui les grandit pour suivre des mirages ? Regarde tes compagnons et tu t’apercevras que, sur ces points, vous êtes à parfaite égalité. Il est tellement plus facile, pour beaucoup d’entre nous, d’ignorer la voix qui nous conseille de suivre une voie de sagesse et de donner prise à nos instincts les moins nobles qui finissent, tôt ou tard, par nous perdre. Mais eux, contrairement à toi, n’ont pas forcément eu la chance d’avoir quelqu’un qui s’est mis tout entier au service de leur éveil. Et si cette opportunité s’était présentée à eux, peut-être en auraient-ils usé mieux que tu ne l’as fait, et seraient-ils, à cet instant, plus éclairés que toi qui t’obstines à demeurer dans des ténèbres, où, au bout du compte, tu te sens probablement à ton aise, puisque tu t’échines à les faire devenir de plus en plus épaisses pour t’en envelopper comme d’un manteau précieux.
Achille, personne n’est indigne de toi. C’est toi qui, en agissant en aveugle, te montres indigne d’avoir des compagnons. Si ton ami Patrocle est mort au combat, ce n’est pas parce que l’ennemi était plus fort qu’escompté ; l’épuisement l’avait tué avant même qu’il entre en lice, parce qu’il avait dépensé toutes ses forces pour te servir et n’en avait plus pour assurer sa propre survie. C’est toi qui l’as tué, plus sûrement que la lance d’Hector. Mais le comprendras-tu, au moment où tu cries vengeance ? Ce n’est pas Hector qu’il faut châtier. Il n’a fait que concrétiser ce que tu as fait cent fois avant lui. Tu devrais plutôt aller l’embrasser, car il s’est chargé d’une besogne que tu n’aurais sans doute jamais osé accomplir toi-même : faire taire définitivement ta conscience.
Par jardinbaroque, Mercredi 30 Aout 2006 à 21:33 GMT+2 dans Intimités (article, RSS)




